jeudi , 2 juillet 2020
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Faut-il annuler les dettes publiques liées à la crise du coronavirus?


La France affichait déjà en fin d’année dernière une dette représentant 98,1% du PIB à 2.380,1 milliards d’euros selon les données de l’Insee. Mais depuis le début de la crise, le chiffre a encore bondi et devrait « sans doute » dépasser le seuil de 115% du PIB fin 2020, selon le ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin. Le gouvernement l’assume: le sauvetage de l’économie française passera par une augmentation massive de sa dette alors que la gestion des comptes faisait partie des priorités d’Emmanuel Macron lors de son élection.

En réalité, ce sont tous les pays européens qui ont choisi cette voie, avec du chômage partiel, des annulations de charges et des prêts massifs aux entreprises dont on ignore encore s’ils seront réellement remboursés. Rapidement, la question de l’avenir de cette dette est apparue… Faut-il la rembourser ou tout simplement l’annuler, en assumant que son remboursement total pourrait grever la relance de l’activité ?

« L’annulation de dettes, cela existe déjà! »

De nombreuses voix se multiplient, notamment à gauche, pour un gel voire une annulation de la dette. « La dette est une illusion, parce qu’on la calcule pour l’Etat comme on le fait pour une entreprise, alors que la nation ne disparaîtra jamais » tranche ainsi Jean-Luc Mélenchon, qui milite pour que les montants dégagés par l’Etat durant cette crise soient transformés en dette perpétuelle auprès de la Banque centrale européenne.

En réalité, « l’annulation de dettes, cela existe déjà! » souligne sur BFM Business André Lévy-Lang, directeur de l’institut Louis Bachelier et professeur à l’université Paris-Dauphine. « Quand la banque centrale achète des obligations d’Etat, elle crée de la monnaie sans contrepartie et donc la dette de l’Etat à l’égard de la Banque centrale existe sur le papier seulement. (…) De fait, c’est une dette perpétuelle. »

« Si la BCE achète cette dette de façon irréversible, c’est-à-dire ne la revend jamais dans le futur, (…) en réalité, c’est la même chose que d’annuler cette dette » renchérit de son côté Patrick Artus, chef économiste et membre du comité exécutif de Natixis. « On n’a plus de problème de dette! »

Une dette pour l’instant indolore

L’annulation de la dette n’est donc pas nécessaire, alors que la BCE la transforme en dette perpétuelle via des rachats massifs sur le marché secondaire (après leur émission). D’autant que, fin mars, la Banque centrale européenne a fait sauter les derniers verrous de sa politique de rachats. Elle peut désormais acquérir plus de 33% de la dette d’un pays dans le cadre de son Programme d’achats d’urgence pandémique (PEPP).

Mais c’est aussi possible parce que tous les pays, à commencer par les Etats-Unis, font la même chose. Sans cela, c’est une crise de change qui aurait émergé rapidement en Europe. « Si je suis Européen, je n’ai pas tellement de raisons de me débarrasser de mes euros pour des dollars » résume Patrick Artus.

D’ailleurs, même les dettes élevées ne limitent pas les marges de manœuvre: la dette du Japon dépasse les 200% du PIB, ce qui ne l’empêche pas de mettre en œuvre des vastes politiques de relance.

La dette reste pour l’instant indolore pour la France. « Ce n’est pas le niveau qui importe, c’est le taux d’intérêt à cette dette. Tant que le taux d’intérêt reste nul, effectivement la dette n’est pas importante » explique de son côté Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) sur BFM Business.

En effet, un pays comme l’Argentine affichait un ratio de dettes publiques sur PIB de seulement 53% en 2016, très en-deçà de celui de la France à l’époque. Mais du fait d’une situation économique calamiteuse et d’une très mauvaise réputation sur les marchés, les taux d’intérêt demandés au pays se sont envolés (ils sont actuellement proches des 29% pour des émissions à seulement 1 an) et la dette pèse désormais plus de 90% du PIB. Le gouvernement argentin a dû se déclarer une nouvelle fois en défaut de paiement fin mai, en n’honorant pas une échéance de 500 millions de dollars. Signe que ce n’est pas le ratio de dettes publiques qui compte mais davantage la soutenabilité de cette dette. 

« Il faut que l’Etat rembourse systématiquement sa dette »

La charge de la dette française (c’est-à-dire les intérêts), elle, ne fait que baisser depuis plusieurs années pour atteindre 40,3 milliards d’euros en 2019. « De 2009 à 2019, la charge d’intérêt a baissé de 14 milliards d’euros alors que la dette a augmenté de 950 milliards d’euros de fin 2008 à fin 2018 », résume ainsi le site Fipeco dans une note publiée en avril dernier

La raison? Les taux d’intérêt n’ont cessé de baisser. Et malgré la crise, la dette française à 10 ans se négocie toujours à taux négatif (autour de -0,05% actuellement). Autrement dit, les investisseurs payent pour emprunter de la dette française.

Et comment faire pour que ce taux reste nul ou négatif? Outre que la politique monétaire de la BCE fait mécaniquement baisser les taux, « il faut que la dette reste un actif sans risque et donc qu’elle soit toujours remboursé par l’Etat. Il faut que l’Etat rembourse systématiquement sa dette » martèle Eric Heyer. Quitte à emprunter pour payer.

Paradoxal? Pas vraiment. En pleine crise, le ministre de l’Economie, tout comme le gouverneur de la Banque de France ou encore la présidente de la BCE ont rappelé que la dette devait être remboursée. Une façon d’envoyer un message rassurant aux marchés qui pourraient craindre que le France n’honore plus ses créances en les annulant. Dès lors, les taux de ces emprunts grimperaient en flèche. Un remboursement régulier (en parallèle de nouveaux emprunts) est donc une manière pour le pays de garder l’attractivité de sa dette.

C’est aussi un message politique. Comment expliquer ces dizaines de milliards qui ne seront jamais remboursés alors que l’exécutif jongle depuis des années avec des bouts de chandelles pour le système des retraites ou celui de la santé?

Reste que la dette ne peut pas être éternelle. « A un certain seuil, il faudra effectivement s’interroger sur le montant de la dette » commente Christopher Dembik, responsable de la recherche économique chez Saxo Banque. Tôt ou tard, la BCE arrêtera de racheter cette dette: dans cette situation extraordinaire, les modèles économiques ne fonctionnent pas et les conséquences sont donc mal connues. Mais un scénario où la BCE arrêterait brutalement ces rachats est hautement improbable dans les années à venir. 




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