mardi , 19 mars 2019
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La synthèse du grand débat sera biaisée, mais il y en aura des dizaines d’autres


POLITIQUE – Ce vendredi 15 mars s’achève officiellement la première étape du grand débat national. Lancé par le gouvernement en réponse à la crise des gilets jaunes, cet exercice démocratique d’une ampleur inédite n’est pas fini pour autant. Des conférences régionales regroupant des citoyens tirés au sort doivent avoir lieu d’ici à la fin mars.

Surtout, le gouvernement a jusqu’au début du mois d’avril pour réussir un exercice hautement périlleux: une synthèse rassemblant les dizaines de milliers de contributions envoyées par les Français via les différents canaux ouverts. Un travail de fourmi qui, même s’il était exécuté à la perfection par les sociétés mandatées par Emmanuel Macron, pourra être considéré comme biaisé, faussé, ou incomplet.

D’abord, parce que toute synthèse, restitution, ne peut être parfaite. Mais aussi car les différents choix du gouvernement, depuis le début du grand débat, posent des problèmes d’objectivité méthodologique. Mais ce n’est peut-être pas le plus important. Car cet exercice a, quoi qu’il arrive, permis de créer une véritable effervescence démocratique. Dans le cadre du grand débat, mais aussi en dehors de celui-ci.

Et la bonne nouvelle, c’est que, quelle que soit la qualité de cette synthèse gouvernementale, des dizaines d’autres sont en train d’émerger. Elles proviennent de scientifiques de tous bords (linguistes, mathématiciens, sociologues, lexicologues, politologues…) et d’initiatives citoyennes.

Le 4Suisse a tenté de faire le tour des projets achevés, en cours ou futurs. Ils illustrent tout à la fois les limites de la synthèse voulue par le gouvernement et la richesse prolifique de cette crise politique et du débat citoyen, officiel et officieux, qui l’accompagne.

Un observatoire des débats

L’un des principaux problèmes du grand débat, qu’il soit en ligne, dans les cahiers de doléances ou les réunions publiques, c’est qu’il est impossible de savoir qui y a participé. Tout juste, sur le site, doit-on rentrer son code postal. Or, pour qu’un petit groupe d’individus soit représentatif d’un plus grand nombre, il faut des éléments de comparaison.

Par exemple dans un sondage, les 1000 personnes interrogées doivent être réparties (âge, sexe, emploi, etc.) de la même manière que la population française. Quel que soit le résultat de la synthèse, ce ne sera qu’un résumé, plus ou moins juste, de l’état d’esprit des participants. Et non pas de l’ensemble des Français.

C’est en partie pour pallier ce problème que plusieurs organisations scientifiques (GIS Démocratie et Participation, l’ICPC et le CEVIPOF) ont lancé un « observatoire des débats ». Depuis le début du grand débat, 80 observateurs, respectant un protocole bien spécifique, ont analysé les réunions citoyennes. Ils ont également fait passer quelque 3000 questionnaires aux participants, visant justement à mieux comprendre qui s’est rendu dans ces réunions.

A terme, l’observatoire compte réaliser des synthèses poussées, s’attaquer aux contributions en ligne, etc. Mais déjà, ces éléments pourront servir à d’autres équipes de recherche pour qualifier les participants au grand débat, mieux les cerner, et donc proposer des synthèses plus abouties.

Une cartographie du débat

Cartolabe

La visualisation des contributions du grand débat sur l’outil Cartolabe.

Deux équipes de recherche différentes ont transformé l’énorme masse de contributions en ligne en des cartes interactives. On y trouve tous les messages envoyés par les internautes. Plus les messages sont semblables (plus le sujet est similaire), plus ils sont proches géographiquement sur la représentation.

Cartolabe, accessible en ligne, permet ainsi de se balader dans les contributions du grand débat comme dans une galaxie, avec des amas non pas d’étoiles, mais de réponses de citoyens. « Nous n’essayons pas de comprendre le sens, mais de voir l’étendue des propositions », explique au 4Suisse Jean-Daniel Fekete, chercheur à l’Inria et coauteur de cet outil (qui sert normalement à la visualisation des publications scientifiques).

En effet, cette carte permet de voir que les gens vont beaucoup parler d’impôt, mais pas de savoir si c’est en bien ou en mal. Ce n’est pas son but. Mais elle est utile pour s’assurer que d’autres synthèses, par exemple celles qui seront fournies au gouvernement, ne sont pas trop biaisées. D’ailleurs, les garants utilisent Cartolabe, parmi d’autres outils, dans ce but.

David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS, a réalisé un travail similaire en réutilisant Politoscope, un outil de cartographie qui a été développé pour analyser les programmes présidentiels et les messages politisés envoyés sur Twitter.

La différence avec Cartolabe? « Ce sont des approches complémentaires », explique au 4Suisse David Chavalarias. Les résultats sont ainsi similaires, mais différents, en fonction de la manière de visualiser les informations. Dans les deux cas, aucune intelligence artificielle ne vient faire un tri. Aussi, le Politoscope utilise les données du grand débat, mais également du vrai débat, organisé par les gilets jaunes. A terme, le chercheur aimerait y intégrer toutes les contributions du débat, officielles ou non.

David Chavalarias aimerait bien continuer ces travaux et notamment mettre en place une version accessible à tous, si son équipe trouve du temps pour cela. Il met par contre en garde contre une surinterprétation des données: « C’est comme en géographie. Avoir une cartographie précise d’un territoire ne veut pas dire que vous connaissez le top 10 des villes ».

Dans les deux cas, ces travaux sont embryonnaires et on ne peut pas parler de résultats définitifs. Il existe également des bugs techniques temporaires, qui peuvent induire en erreur.

Les analyses alternatives

En plus de ces formats innovants provenant de chercheurs, des initiatives émergent également de la société civile.

Ainsi, trois spécialistes en informatique anonymes ont lancé Witted, une page web proposant une synthèse des contributions en ligne du grand débat. Celles-ci ont été regroupées grâce à des algorithmes d’intelligence artificielle non supervisés (sans règles préétablies) en différentes thématiques.

L’interface permet d’ores et déjà de naviguer dans les quatre grandes thématiques du débat, de trouver les mots-clés les plus courants dans chaque concept (TVA réduite, impôts locaux, etc.). Ce travail a été utilisé avec des données partielles, fournies par le gouvernement. Le site sera mis à jour dès que l’ensemble des contributions en ligne sera disponible.

Contactés par Le 4Suisse, les créateurs rappellent que ce tri n’est pas parfait, mais qu’il est justement mis à disposition à titre de comparaison, pour montrer les différentes analyses possibles en fonction de la méthode choisie.

Witted.tech

L’analyse des contributions du grand débat nationale par Witted.

Sauf que, comme pour la synthèse officielle du grand débat, il y a ce risque, tant redouté par tous les scientifiques interrogés par Le 4Suisse, que l’utilisation d’algorithmes donne une restitution orientée, biaisée.

Justement, d’autres citoyens ont lancé un site, La grande annotation, dont le but est de permettre à tout un chacun de lire les contributions déposées en ligne dans le cadre du grand débat et d’annoter chaque réponse afin de regrouper les similaires.

La grande annotation

Le site La grande annotation permet de classer à la main les contributions du grand débat national.

Trouver du fond dans la forme

De nombreux chercheurs souhaitent également revenir au texte. Car en dehors de la crainte de biais algorithmique, il y a la crainte d’une analyse hors-sol de toutes ces contributions, d’une synthèse chiffrée, à qui on fait dire ce que l’on veut.

Mais comment revenir au texte? Marion Bendinelli et Virginie Lethier, du laboratoire ELLIADD, ont par exemple analysé un cahier de doléances en Franche-Comté d’une petite ville. Cela peut sembler très léger comme terrain d’étude, mais il faut bien commencer quelque part (surtout sans trop de moyens pour le moment).

« Il y a une soixantaine de contributions. Nous avons cherché à comprendre comment les personnes s’expriment », explique au 4Suisse Marion Bendinelli. Et cela peut en dire beaucoup, voire faire relativiser la portée des synthèses plus globales. Ainsi, l’organisation des propositions, leur surlignage, l’usage de majuscules et tous ces autres éléments de forme peuvent pondérer le fond d’un écrit.

Getty Editorial

Un cahier de doléances

C’est évidemment un travail qui demande du temps et ne pourra pas être réalisé dès le mois d’avril. En parallèle, Marion Bendinelli aimerait bien comparer ces nouveaux cahiers aux anciens, écrits lors de la Révolution française. « Ce n’est pas représentatif car je n’ai étudié qu’un cahier, mais on voit que si le ‘nous’ était très utilisé en 1789, il semble avoir été aujourd’hui remplacé par le ‘je' », note la chercheuse.

Ne pas se limiter au grand débat

Autre critique importante de la synthèse gouvernementale: la non-prise en compte des débats qui ont eu lieu sur des plateformes non officielles. Celle du vrai débat des gilets jaunes par exemple. Les équipes du Politoscope ont ainsi contacté les organisateurs pour avoir accès aux données. Stéphanie Wojcik, maître de conférence en sciences de l’information, a réalisé la même démarche pour de travaux futurs.

Les chercheurs n’ont évidemment pas oublié Facebook, l’un des moteurs principaux des gilets jaunes. Ainsi, le laboratoire Pacte a lancé une grande enquête sur ce mouvement, grâce à un questionnaire diffusé depuis décembre 2018 sur les groupes Facebook locaux de gilets jaunes. Une version partielle est déjà accessible et essaye d’analyser les mots, les types de discours et la répartition démographique des gilets jaunes.

Le laboratoire Lerass a lui analysé de manière plus automatisée les messages publiés sur le groupe Facebook « La France en colère!!! », d’Eric Drouet, en le comparant avec le traitement dans la presse quotidienne nationale.

Un appel à projets de recherche

Ces synthèses ne sont évidemment pas parfaites. Ni même finalisées. Mais elles démontrent une effervescence, une profusion d’analyses. Et ce n’est que le début. L’agence nationale de la recherche souhaite en effet que les scientifiques français présentent des projets visant à analyser le grand débat national. Une réunion devrait avoir lieu fin mars.

Plus tard, un véritable appel à projets, avec financements à la clé, sera organisé. Bien après la synthèse officielle du gouvernement, prévue le 5 avril. Preuve s’il en est que les gilets jaunes et ce grand débat national, avec ses défauts et ses critiques, et quel que soit le résultat mis en exergue par Emmanuel Macron, devrait continuer de chambouler la France (et alimenter l’analyse scientifique) pendant des années.


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