dimanche , 18 août 2019
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Les Furtifs, le nouveau roman d’Alain Damasio, est un exploit littéraire

Ed. La Volte

Une expérience philosophique, politique et littéraire de haut niveau faisant vivre aux lecteurs et lectrices un moment de lecture radicalement incomparable.

Attendu depuis 15 ans, le nouveau et troisième roman d’Alain Damasio est en librairie depuis ce 18 avril. Fidèle à lui-même en étant toujours aussi révolté, engagé, poétique et hors des normes, l’auteur nous livre un travail d’orfèvre de grande envergue. Et il ajoute une pierre d’autant plus décisive à l’édifice de son œuvre qu’il a également su se renouveler.

Les Furtifs se situe dans un futur proche, en France. Les multinationales sont devenues propriétaires de villes entières. Usant et abusant de la technologie comme pierre angulaire de nos existences, ces entreprises exercent une surveillance liberticide, un contrôle déshumanisé. Dans ce contexte, une unité de l’armée chasse les “furtifs”, des êtres qui vivent parmi nous mais sont insaisissables et quasi invisibles: en tant que métamorphes, ils se transforment en presque tout ce qu’ils veulent et, dès que l’on aperçoit leur vraie forme, ils se suicident en se pétrifiant sous forme de statue.

Au travers et au-delà de ce scénario et de sa portée aussi politique que philosophique, Les Furtifs est une consécration littéraire pour Alain Damasio.

Littérature musicale

Les ouvrages les plus épais peuvent parfois tomber dans le terrible piège d’un étirement en longueur lent et artificiel. Mais rien de tel ici. La densité d’écriture d’Alain Damasio est phénoménale. Au fil des 700 pages, chaque paragraphe compte et possède son rôle à part entière. Plus encore, chaque phrase est minutieusement élaborée, chaque mot est placé comme un musicien place ses notes.

Le son a d’ailleurs une importance centrale dans cette œuvre. Communiquer avec les furtifs est très difficile tant cette espèce ne semble pas vivre sur un même plan que les humains. Mais Saskia, une “traqueuse phonique”, établi une forme de dialogue intime avec eux… grâce à des échanges purement sonores.

Toute cette musicalité se retrouve aussi dans l’écriture d’Alain Damasio. Les mots claquent, tintillent, tambourinent, claironnent et s’harmonisent – parfois jusqu’à rimer. Les Furtifs est un poème, une chanson. Comme dans un featuring ou un orchestre, chaque personnage a sa musique, sa partition propre, sa façon de parler si singulière qu’elle est parfaitement identifiable entre mille.

La plume “damasienne” se renouvelle

L’influence de philosophes comme Deleuze est toujours aussi présente, mais ce n’est pas le seul élément constitutif de la plume “damasienne” à être de retour.

Les Furtifs a l’inventivité littéraire et linguistique de La Horde du Contrevent. Alain Damasio nous met de nouveau face à une expérience de lecture tellement unique qu’elle en est déroutante. Il joue avec les mots, leurs sens, leurs sons, leurs temps, ajoute de l’anglais et de l’espagnol. Le récit est mis en couleurs sans cesse par des métaphores et images (“Ses joues virent lait fraise. Elle patine sur place. On dirait un tank déchenillé.”). Le jeu est même visuel car, comme dans La Horde du Contrevent, chaque personnage dispose de symboles de reconnaissance.

Quant à la trame scénaristique des Furtifs, elle est dans l’esprit de La Zone du Dehors, empreint  d’alternatives politiques rebelles et d’un lien très direct avec l’actualité. On retrouve également, au coeur de l’intrigue, des idées marquantes de son recueil Aucun souvenir assez solide. Les deux nouvelles Les Hauts© Parleurs© et Annah à travers la harpe semblent en effet connaître, dans ce nouveau roman, une deuxième vie… bien plus développée que ne l’autorisaient des histoires courtes.

Alain Damasio s’est appuyé sur son propre héritage littéraire. Non pas par facilité, mais pour le revisiter et le dépasser. Il n’y a aucune sensation de déjà-vu, ni même d’ailleurs d’un approfondissement de ce qu’il a déjà exploré (ce qui l’obligerait à tourner en rond). Il s’agit en fait tout simplement d’un agrandissement de son univers de réflexion.

Entre autres conséquences à cela, sa plume narrative est renouvelée. L’entrée en matière des Furtifs est plus directe, moins sibylline que dans ses précédents romans. Nous arrivons immédiatement dans le feu de l’action et les fondamentaux sont rapidement expliqués. Cette base permet de rendre plus accessible la suite du roman… qui se complexifie clairement chapitre après chapitre. Certains passages sont plutôt ardus à la lecture et auraient pu s’avérer bien plus impénétrables sans ces fondamentaux auxquels se raccrocher.

Quant aux personnages, contrairement à La Horde du Contrevent où le marque-page était vraiment nécessaire pour se repérer, dans Les Furtifs on se surprend au bout d’un certain nombre de pages à saisir en quelques mots clés quel protagoniste s’exprime, sans indication sur son nom et sans avoir forcément besoin de son symbole. Chaque personnage ayant une voix très marquée, cela conduit d’ailleurs à une audacieuse richesse syntaxique et lexicale: parfois le langage est très urbain et oral, tandis qu’à d’autres moments il est beaucoup plus châtié et délicat. Pas un seul personnage n’utilise les mêmes expressions et les mêmes structures de phrases.

Pour toutes ces raisons et encore bien d’autres, ce nouveau roman d’Alain Damasio est un exploit littéraire. Une expérience philosophique, politique et littéraire de haut niveau faisant vivre aux lecteurs et lectrices un moment de lecture radicalement incomparable.


Première apparition

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