jeudi , 22 août 2019
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Pénurie d’hygiénistes dentaires en région | MAYSSA FERAH


Guylaine Paré, membre du conseil d’administration de l’Association des chirurgiens dentistes du Québec, ne dispose que d’une seule hygiéniste dentaire dans sa clinique de Mont-Joli. Lorsqu’il a fallu la remplacer pour trois mois, la Dre Paré n’a trouvé personne et a dû se charger elle-même des soins buccodentaires. « Quand un dentiste doit faire le travail de l’hygiéniste, c’est épuisant et ça enlève du temps pour les urgences et les soins curatifs », a-t-elle dit à La Presse.

Les candidates se font rares dans les régions touchées par la pénurie, malgré la surenchère de certains dentistes. Il arrive, selon la Dre Paré, que les cliniques installées en région ferment définitivement leurs portes en raison du manque de personnel. 

« Je suis au fait de quelques exemples où certains dentistes ont travaillé sans hygiénistes, pour ensuite s’établir ailleurs. C’est très exigeant », dit-elle.

La pénurie se fait sentir depuis environ deux ans, affirme Diane Duval, présidente de l’Ordre des hygiénistes dentaires du Québec (OHDQ). À l’heure actuelle, les hygiénistes québécoises ne peuvent pas offrir un soin à une personne sans qu’un dentiste examine le patient au préalable, détermine un plan de soins et inspecte la qualité de leur travail. Ce manque d’indépendance professionnelle ne suscite pas l’intérêt pour la profession. En Ontario, les hygiénistes dentaires peuvent travailler de façon autonome.

« Beaucoup se réorientent après cinq ans de pratique », affirme Mme Duval. Selon le secrétariat de l’OHDQ, environ 50 hygiénistes dentaires ne renouvellent pas annuellement leur permis d’exercice parce qu’elles réorientent leur carrière ou vont exercer à l’extérieur du Québec.

Problèmes de recrutement

France Lavoie, hygiéniste dentaire depuis plus de 30 ans, est vice-présidente à la Coopérative de solidarité des hygiénistes dentaires. « Nos compétences sont excellentes, mais sous-utilisées », a-t-elle dit à La Presse. Présentement, les conditions d’exercice ne favorisent pas l’engouement d’une génération qui recherche l’indépendance professionnelle, juge-t-elle.

Diane Duval et France Lavoie ont remarqué une baisse des inscriptions au cégep, où les programmes en hygiène dentaire sont pourtant contingentés. Les jeunes sont moins intéressés par les perspectives d’avenir de la profession. « L’autonomie est essentielle pour rendre ce métier plus stimulant », dit Mme Lavoie.

Le recrutement de candidates se fait d’ailleurs presque exclusivement auprès de la gent féminine ; 98,5 % des hygiénistes dentaires sont des femmes. « Peu d’hommes choisissent cette profession », confirme Mme Duval. Selon elle, la perception qu’on a de l’hygiéniste dentaire est celle d’une auxiliaire, toujours sous la supervision d’un dentiste.

Pour France Lavoie, le fait que le Québec ait tardé à accorder l’autonomie a un lien direct avec l’écrasante majorité féminine dans la profession. Elle affirme que les hygiénistes sont confinées à un rôle de soutien, contrairement aux denturologistes, un corps de métier plus mixte : « Ce qui fait qu’on ne retient pas les hommes, c’est le manque d’indépendance et de reconnaissance. Tous ceux que j’ai connus se sont réorientés. »

Ces problèmes de recrutement se font sentir alors que de plus en plus de gens ont des assurances. Ils s’offrent des soins buccodentaires préventifs, au lieu de subir d’éventuels problèmes qui nécessitent l’intervention du dentiste. « Il n’est pas surprenant, dit Diane Duval, de retrouver quatre hygiénistes qui travaillent avec un dentiste, alors qu’il y a quelques années, on en retrouvait une ou deux. »

Un projet de loi attendu

Le projet de loi 29, déposé le mois dernier, reconnaît davantage l’indépendance et les compétences des hygiénistes dentaires. Celles-ci pourront donner des services buccodentaires préventifs sans supervision : offrir des détartrages, par exemple, en dehors du cabinet de dentiste ou même fonder leur propre entreprise.

Selon Mme Duval, la modification de la loi diversifiera l’offre de services et rendra la profession plus attrayante. « Le projet de loi 29 est une correction historique. On ne serait peut-être pas arrivé à cette pénurie si ces mesures avaient été prises avant », dit Mme Duval.

Barry Dolman, président de l’Ordre des dentistes du Québec, voit d’un très bon oeil le projet d’expansion des champs de pratique des hygiénistes. Il doute toutefois qu’il s’agisse d’une « solution magique » pour la pénurie en région. 

« Est-ce qu’une hygiéniste dentaire qui travaille dans le privé en ville va se déplacer en région dite éloignée demain matin ? C’est une grande interrogation », dit Barry Dolman, président de l’Ordre des dentistes du Québec

Pour Guylaine Paré, le projet est tout à fait louable, mais ne changera pas la situation de pénurie. « Il faut d’abord créer les ressources manquantes en offrant de la formation en région », a-t-elle affirmé.

Pourtant, plus d’indépendance permettrait aux hygiénistes de faire leur travail de prévention en région de façon autonome, même sans cabinet de dentiste dans les environs, estime France Lavoie.

Si une ville est éloignée d’un dentiste, les hygiénistes dentaires, plus mobiles et capables de se déplacer à domicile, pourraient y offrir leurs services de base. « On sera davantage au service des gens les plus vulnérables », explique Mme Lavoie, en référence à l’application prochaine de la loi.

Le projet de loi 29 en bref

Le projet de loi 29 a été déposé le 5 juin par la ministre de la Justice, Sonia LeBel, et sera étudié les 27 et 28 août. À l’adoption de la loi, les hygiénistes dentaires pourront : 

– travailler en CLSC auprès des enfants et en CHSLD auprès des personnes âgées, sans la supervision du dentiste, ce qui n’est pas possible en ce moment ;

– donner les soins buccodentaires préventifs, décider des soins à apporter aux différentes clientèles et les prodiguer sans la supervision d’un dentiste.


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