mercredi , 22 janvier 2020
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Adèle Haenel, son témoignage saisissant de courage, les réactions et les conséquences

«Un harcèlement sexuel permanent», des «attouchements» répétés, et une terrible «emprise». Dans une enquête publiée par Mediapart, le dimanche 3 novembre, l’actrice Adèle Haenel accusait le réalisateur Christophe Ruggia de comportements sexuels inappropriés entre ses 12 et ses 15 ans. À l’époque, le cinéaste de 54 ans et la comédienne de 30 ans tournaient ensemble le film Les Diables, sorti en 2002.

Dans cette enquête au long cours, elle décrit l’attitude déplacée qu’aurait adoptée le réalisateur lors du tournage, mais surtout après la diffusion du film. Un récit glaçant, corroboré par «une trentaine de personnes» et de «nombreux documents», poursuit Mediapart. Adèle Haenel a par ailleurs évoqué son histoire une seconde fois, dans un entretien filmé et diffusé en direct sur le média, lundi 4 novembre. «Il m’a détruite», a-t-elle alors expliqué.

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Comment elle a choisi de prendre la parole

Plus de quinze ans après le tournage du film Les Diables (2002), Adèle Haenel aurait vu sa colère se raviver «de manière plus construite», au mois de mars. L’origine de cette prise de conscience ? La diffusion du documentaire Leaving Neverland, signé HBO, sur les accusations de pédophilie qui visent Michael Jackson.

«Ça m’a fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu, parce que je m’étais toujours forcée à penser que c’était une histoire d’amour sans réciprocité (à propos du présumé comportement inapproprié de Christophe Ruggia, NDLR), se souvient Adèle Haenel. J’avais adhéré à sa fable du « nous, ce n’est pas pareil, les autres ne pourraient pas comprendre ». Et puis il a aussi fallu ce temps-là pour que je puisse, moi, parler des choses, sans en faire non plus un drame absolu.»

Son récit glaçant

Tout commence en décembre 2000. Adèle Haenel, 11 ans, est repérée par une directrice de casting alors qu’elle accompagne son frère à une audition. Elle décroche le rôle de Chloé – dans le film Les Diables (2002) -, une petite fille autiste qui fugue avec son frère Joseph. Sur le tournage du long-métrage, l’attitude du réalisateur Christophe Ruggia dérange certains membres de l’équipe. Beaucoup remarquent la relation fusionnelle, «au-delà du purement professionnel», que le réalisateur entretient avec la jeune actrice.

«Il était tactile, mettait ses bras sur ses épaules, lui faisait parfois des bisous», se souvient la comédienne Hélène Seretti, engagée comme coach des acteurs sur le tournage. Adèle Haenel, quant à elle, perçoit alors le cinéaste comme «une sorte de star, avec un côté Dieu descendu sur Terre». En parallèle, Christophe Ruggia aurait tenu l’équipe de tournage à l’écart des deux acteurs principaux.

«Il m’avait clairement dit : « Tu ne t’en occupes pas, j’ai travaillé des mois à l’écart pour préparer ce tournage »», ajoute Hélène Seretti. Mais l’attitude du réalisateur aurait véritablement dérapé après la sortie du film. Adèle Haenel dit avoir subi des «attouchements» sur les «cuisses» et le «torse», ou encore «des baisers forcés dans le cou», durant des rendez-vous que lui donnait Christophe Ruggia dans son appartement, le week-end.

Pour l’actrice, il est clair qu’«il cherchait à avoir des relations sexuelles avec [elle]». Il «me collait, m’embrassait dans le cou, sentait mes cheveux, me caressait la cuisse en descendant vers mon sexe», explique-t-elle. Avant de poursuivre : «Je ne bougeais pas, il m’en voulait de ne pas consentir, cela déclenchait des crises de sa part à chaque fois.» Le cinéaste aurait, par ailleurs, fait part de son trouble à son ex-compagne, la scénariste Mona Achache, qui témoigne également dans les colonnes de Mediapart. Elle aurait ainsi quitté Christophe Ruggia peu après ses confessions. Adèle Haenel évoque également les comportements déplacés qu’aurait eus le réalisateur en marge de festivals internationaux, à Yokohama (au Japon), à Marrakech (au Maroc) et à Bangkok (en Thaïlande).

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Elle a finalement décidé de porter plainte

Si les faits présumés ne sont pas prescrits, Adèle Haenel avait d’abord refusé de porter plainte. «J’avais envie d’agir (…) mais je n’ai jamais pensé à la justice», déclarait-elle début novembre. Elle évoquait «une violence systémique faite aux femmes dans le système judiciaire», et regrettait que les agresseurs et violeurs soient «si peu» condamnés. «La justice nous ignore, on ignore la justice», assenait-elle.

Après la publication de l’article de Médiapart, le parquet de Paris avait pourtant ouvert une enquête préliminaire pour «agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité». Entendue le mardi 26 novembre par les enquêteurs, et ce durant douze heures, la comédienne de 30 ans avait finalement décidé de porter plainte, avaient annoncé le même jour ses avocats Me Anouck Michelin et Me Yann Le Bras, dans un communiqué envoyé à Médiapart.

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«Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas, et je souhaite faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aller au bout du processus judiciaire, a précisé l’actrice au média d’investigation. Ce que j’attends maintenant, à titre personnel, de la part de la justice, c’est un accompagnement et une réparation.»

Les réactions et conséquences

Christophe Ruggia, lui, avait refusé toutes les demandes d’entretien de Mediapart. Si le média avait soumis une liste de seize questions au cinéaste, ce dernier n’avait pas souhaité y répondre. Il avait pourtant transmis un message au site d’investigation via ses avocats Jean-Pierre Versini et Fanny Colin, se décrivant comme le «découvreur» du «grand talent» d’Adèle Haenel.

Il y réfute «catégoriquement» avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement sur cette jeune fille alors mineure». «La version, systématiquement tendancieuse, inexacte, romancée, parfois calomnieuse que vous m’avez adressée ne me met pas en mesure de vous apporter des réponses», poursuivait-il. «Qu’il y ait une emprise involontaire de l’adulte, metteur en scène, c’est probable», admettait néanmoins Jean-Pierre Versini.

Face au tollé provoqué par le témoignage d’Adèle Haenel, le cinéaste a pourtant adressé un droit de réponse à Mediapart, le mercredi 6 novembre. Il y explique avoir entretenu une «relation, personnelle et professionnelle forte» avec Adèle Haenel après leur rencontre. Il qualifie l’enquête du média de «réductrice» et affirme avoir simplement souhaité maintenir avec l’actrice ce «lien» qu’il «pensait indéfectible» après le tournage des Diables. «J’avais une admiration sans borne pour son envie de cinéma et pour le talent que j’avais décelé chez elle», écrit-il.

Avant de poursuivre : «Je n’ai jamais eu à son égard, je le redis, les gestes physiques et le comportement de harcèlement sexuel dont elle m’accuse, mais j’ai commis l’erreur de jouer les pygmalions avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite.» Le réalisateur demande désormais à l’actrice de lui «pardonner» si, à l’époque, «[il] n’avait pas vu que son adulation et les espoirs qu'[il] plaçait en elle avaient pu lui apparaître, compte tenu de son jeune âge, comme pénibles à certains moments.» «Je suis choquée qu’il démente, s’indignait quant à elle Adèle Haenel au micro de Mediapart. Je suis encore plus choquée par le fait qu’il dise qu’il m’a découverte, parce qu’en fait il m’a surtout détruite.»

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