mardi , 18 juin 2019
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Pour la Nuit de la Solidarité, on a suivi une maraude à Paris

SOLIDARITÉ – Des cartons, un matelas. Les traits tirés et l’air fatigué, il veut bien discuter tout de même quelques minutes. Son accent semble venir d’Asie. Il porte une grosse chapka sur la tête. À la question « Avez-vous mal quelque part? », il répond: « Au cœur. » La seule chose qu’il demande, ce sont des médicaments. Autrement, il affirme n’avoir besoin de rien. Il offre même une cigarette.

La seconde Nuit de la solidarité, organisée par la Mairie de Paris, a démarré dans le 19e arrondissement de Paris jeudi 7 février au soir. Au gymnase Jean-Jaurès, la maire Anne Hidalgo en personne est venue accueillir les bénévoles participant à la seconde opération de comptage des sans-abri dans les rues de la capitale.

1600 volontaires ont été répartis dans tout Paris par petits groupes de maraudes, chapeautés par des professionnels du secteur social. « C’est énorme et c’est réconfortant, se réjouit Anne Hidalgo. En quatre jours, nous avons le nombre de bénévoles qu’il nous fallait ».

Dans le 19e, pas moins de 27 équipes de cinq personnes en moyenne se sont partagé les rues du quartier. L’équipe 1909 est encadrée par Fanny, coordinatrice sociale à la Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES) du 19e. La soirée débute par une formation expresse et des sandwichs triangles, dont la maire de Paris se sustentera également avant de quitter les lieux.

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Au gymnase Jean-Jaurès dans le 19e, la Maire de Paris a donné le top départ des maraudes dans toute la capitale.

Autour des tables, les profils sont plutôt jeunes. Guilhem est étudiant en 2e année d’Histoire à Paris I. À 19 ans, il s’est inscrit en voyant passer l’évènement sur Facebook. Tout seul. C’est le cas également de Rechma, 22 ans, en service civique au centre social CAF Tanger. « C’est l’occasion de mieux connaître le 19e, explique-t-elle, et peut-être de parler à ces gens que je vois tous les jours dans le quartier. »

À leurs côtés Xavier, 33 ans, travaille à la direction informatique d’un équipementier automobile. Fraîchement débarqué dans le 19e arrondissement, il est venu pour « sortir de sa bulle ». L’équipe a une zone très précise à couvrir: entre la rue d’Aubervilliers, la rue Riquet, l’avenue de Flandres et la rue de l’Ourcq.

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Mené par Fanny, trois jeunes sont venus participer à l’expérience.

Sur le même secteur, la maraude de 2018 avait compté 9 personnes. La zone, connue pour abriter également du trafic de drogue, doit être appréhendée avec précaution. « Si vous voyez plusieurs personnes statiques près d’un Lavomatic, ce ne sont pas des sans-abri », rappelle en souriant Fanny. Si les personnes semblent en danger, plusieurs numéros sont à leur disposition pour appeler le QG central ou le Samu.

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Les bénévoles s’accordent sur un trajet pour quadriller toutes les rues de la zone qui leur a été confiée.

À 22h, toutes les équipes partent au même moment. L’objectif est d’obtenir des informations sur les personnes et d’identifier leurs besoins en essayant au fil de la conversation et de l’échange de les faire répondre à un questionnaire, anonyme bien entendu.

La petite équipe 1909 est partie, rejointe par Vincent, le mari de Fanny, enseignant et formateur spécialisé. Tous s’engagent dans l’avenue de Flandres. Sur le trottoir d’en face, deux hommes visiblement sans domicile discutent. Fanny les aborde. Au bout de quelques minutes, la conversation est brusquement interrompue et les deux personnes s’éloignent.

« L’un des deux hommes a tiqué sur la question n°5: ‘Cette nuit, allez-vous dormir seul ou en groupe?’. Il m’a dit que la question était complètement conne et il est parti. La formulation n’est peut-être pas la bonne, » explique Fanny. Un premier échec, mais les deux hommes sont tout de même comptabilisés. Plus loin, rue Archereau, un jeune homme dort pied nus devant un magasin fermé.

Si les personnes dorment, la consigne est de ne pas les réveiller, ce qui semble être son cas. Le groupe s’apprête à passer son chemin, quand quelques mètres plus loin, des jeunes qui fument au coin de la rue l’interpellent: « Il a besoin d’aide, il ne dort pas, allez le voir! » Demi-tour. Effectivement, l’homme qui doit avoir entre 18 et 25 ans accepte de répondre.

Il déclare dormir dans la rue depuis une semaine et être arrivé à Paris il y a un mois. Le questionnaire ne comporte pas de question sur l’origine des personnes, mais il parle peu français. Pas de papiers, pas de couverture sociale. À la question « De quoi avez-vous besoin? », sa seule réponse est: « Travailler ». Il a déjà appelé le 115 mais ne veut pas y retourner. Timidement, Guilhem demande: « Et quelles sont vous ressources financières? » Pas de réponse.

Le petit groupe repart. Sur le chemin, deux tentes fermées. Sans réponse à leur bonsoir, la consigne est de ne pas les importuner et de compter une personne par tente. Dans la même rue, un homme a presque failli passer inaperçu. Endormi dans un recoin sous des cartons, il dort. À côté de lui, quelqu’un a déposé un petit sac de boulangerie avec un ticket resto.

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En mauvaise santé, l’équipe lui propose de faire venir une maraude le lendemain.

Rue d’Aubervilliers, Rechma remarque un homme dans une voiture, la porte entrouverte. L’homme, qui semble installé depuis longtemps, accepte de répondre. Il affirme que son fils habite l’immeuble en face, au 11e étage. Et qu’il n’a pas de place pour lui et le fait dormir dans son véhicule. Il n’a pas mangé de la journée et souffre de diabète. Rechma lui tend son sandwich qu’elle n’a pas mangé et une pomme.

Sans aide médicale de l’État (AME) depuis janvier, l’homme est en danger. L’équipe lui propose alors de signaler sa présence au QG et d’envoyer une équipe de travailleurs sociaux le lendemain pour ses problèmes médicaux. L’homme accepte et leur donne un créneau horaire. Lorsqu’ils s’apprêtent à repartir, une famille avec deux enfants sort de l’immeuble.

La femme interpelle l’homme dans la voiture dans une langue qui semble être d’Europe de l’Est. C’est sa fille. Elle tente d’expliquer la situation à Fanny: c’est son frère qui habite l’immeuble avec sa famille et sa mère. Eux vivent dans une caravane sur un parking dans le 18e. Les enfants, qui ont moins de 10 ans, vont à l’école. Tous les jours, la jeune femme va les chercher et acheter de quoi dîner dans le 19e. Puis ils repartent dormir dans leur habitat de fortune sans chauffage.

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À ses côtés, son chariot avec toutes ses affaires, qu’il transporte chaque jour.

Le signalement est fait, l’équipe poursuit sa maraude. « C’est dingue, je passe très souvent par ici, s’étonne Fanny. Et je n’avais jamais remarqué ce monsieur dans sa voiture. Pourtant il doit y être depuis longtemps. » Il est 23h30, les bénévoles s’engagent dans la rue de Crimée. Un individu, encore un homme seul, semble s’installer pour la nuit. À ses côtés, un chariot plein à craquer d’un bric-à-brac qui semble être ses affaires.

« Je pense que l’on peut cocher la case ‘Accident de vie (chômage, maladie, incarcération etc.)’, suggère Fanny. Il dit qu’il a travaillé dans une entreprise de textile et qu’il a des enfants. » La conversation est difficile car l’homme semble épuisé et vouloir dormir. Le groupe le laisse entreposer ses cartons sous le porche d’un immeuble.

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Mais il refusera d’appeler le 115 ou qu’une maraude lui apporte une couverture.

Minuit quinze. On apprend que 12 équipes sont déjà rentrées au gymnase donner leurs résultats. Rechma quitte le groupe pour prendre le dernier métro: « C’est dur de leur poser autant de questions, de passer un peu de temps avec eux puis de les laisser comme ça » regrette-t-elle. L’itinéraire se termine avenue de Flandres à nouveau, de l’autre côté de l’artère.

Sur le parvis de la LCL, une fine couverture tremble de tous ses membres. En-dessous, le groupe découvre un homme qui semble transi de froid.Mais dans les kits fournis aux bénévoles, pas de couverture de survie, pas de boissons chaudes. « Même si l’objectif est de recenser et non de faire une maraude à proprement parler, je trouve ça dommage qu’on n’ait rien à offrir aux personnes, se désole Fanny. Pour engager la conversation, un café ça aide. »

L’équipe appelle le QG du 19e. Mais l’homme refuse que les bénévoles appellent le 115 et même qu’une maraude apporte une couverture. Il n’a « besoin de rien » et veut tout simplement dormir. Il est minuit et demi passé. Un autre homme dort quelques mètres plus loin, dans un duvet. Il refuse poliment la conversation: « Je dormais. »

Sur le chemin du retour, le groupe partage ses ressentis. « Il aurait fallu qu’on passe voir ces gens peut-être plus tôt dans la soirée, avant ou pendant qu’ils s’installent et pas une fois endormis », souligne Xavier. Au total, 13 personnes ont été recensées, 4 de plus que l’année dernière. Aucune femme n’a été croisée sur l’itinéraire. « Peut-être dans les tentes », suggère un bénévole.

« En discutant avec elles, on se rend compte à quel point ces personnes sont isolées, coupées du monde et repliées sur elles-mêmes » remarque Guilhem. Le jeune homme de 19 ans discute d’un stage auprès de l’ASES du 19e avec Fanny. La visée de l’opération est aussi de sensibiliser au bénévolat. Ce qui semble porter ses fruits: à la fin de l’opération, tous ont envie de refaire des actions.


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