lundi , 24 juin 2019
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Pourquoi il est si difficile pour une mère et sa fille d’avoir une relation « normale »

Il n’y a pas de lien mère-fille simple: la normalité est que celui-ci soit fait d’accords et désaccords, d’éloignements et réconciliations. Cela n’empêche qu’il y ait entre elles un amour incommensurable!

Quoique chaque tandem mère-fille soit unique, les mésententes tournent souvent autour de certains points. Ils sont inhérents à la relation; ce qui pose problème est leur rééquilibrage au fil du temps, alors qu’ensemble elles écrivent leur histoire commune.

Le pouvoir de la mère

Tout enfant expérimente un état de détresse à l’origine, à cause de sa totale dépendance à l’égard de sa mère. Il pressent que sans elle, il n’est pas. La présence de la mère est ainsi ce qu’il désire le plus au monde. (Le bébé apprend vite à sourire, à se rendre irrésistiblement mignon aux yeux de sa mère: en lui plaisant de la sorte, c’est sûr, elle ne le quittera pas d’une semelle?)

Cette quête de l’amour de la mère est le fondement du pouvoir maternel sur sa vie. Comment risquer lui déplaire et la voir s’éloigner? Les volontés de la mère deviennent vite des édits.

Chez la fille, cette quête – et ce pouvoir – acquièrent vite une dimension supplémentaire: elle a autant besoin que le garçon de la mère qui nourrit et soigne mais elle en a besoin aussi pour accéder à son devenir en tant que femme.

C’est surtout à partir de l’impact causé par la découverte de la différence anatomique entre les sexes – quand la fillette s’aperçoit qu’elle “n’a pas”, comme le garçon, un sexe visible sur lequel bâtir la création imaginaire de son être féminin – que la petite se tournera avec force vers sa mère, avec la question qui la taraudera toute sa vie: “qu’est-ce qu’être une femme?”, croyant que celle-ci peut lui transmettre l’essence de la féminité. Or cette transmission est impossible. Ce n’est pas que la mère ne veuille pas le faire comme le suppose parfois la fille, mais elle ne le peut pas, car il n’y a pas de définition claire de l’expérience de la féminité comme il n’y en a pas de l’identité féminine: il n’y a pas une façon d’être femme, mais une façon de chaque femme de l’être.

Mais tant que la fillette croira que la mère détient les clefs de la (et pourtant de sa propre) féminité, elle cherchera à être aimée d’elle, et craindra de ne pas l’être assez: assez pour s’assurer de sa présence, afin de ne pas perdre une miette de son secret.

Câlins, tendresse, obéissance… en s’efforçant de se faire aimer la fille délaisse quasi naturellement son propre désir, pour satisfaire celui de la mère. Mais cette situation ne peut se perpétuer. Qu’une fille demande à sa mère quelle robe elle doit porter peut signifier qu’elle ne sait pas quelle vêtement est approprié à la circonstance. Mais cela peut aussi vouloir dire “quelle robe veux-tu que je porte?”

Quand à l’adolescence la jeune se met à teindre les cheveux en bleu, à se faire des piercings dans des endroits dont on ne soupçonnait pas qu’ils puissent être percés, elle ne fait que tester les contours de ses désirs – et de leur acceptation par sa mère. Pourtant, ces incursions par son propre désir sont si souvent motif de disputes qui se répètent et se perpétuent, sans qu’elles ne sachent plus quand ou pourquoi elles ont commencé.

Mieux vaut encore cela que le contraire. Car la quête de l’amour maternel, avec tous les compromis avec son propre désir qu’elle comporte, laisse des traces; nombre de filles y retourneront, voire succomberont, tout au long de leur vie.

Il est important que la mère veille à ce que son pouvoir – qui règne incontesté sur les faits et gestes de sa fille depuis qu’elle est née – ne se transforme en dictature. Qu’elle l’aide à accéder peu à peu à son propre désir, quand bien même (surtout !) différent du sien: Quelle robe aimerais-tu porter? (Quelles études aimerais-tu faire? Quelle femme aimerais-tu être?)

La bonne distance

Quelle mère ne se réjouit de l’amour complice que la fillette lui voue, satisfaisant les moindres de ses désirs si docilement? Après tout, fille elle aussi, n’a-t-elle pas aimé et voulu être aimée inconditionnellement de sa propre mère? (Et ne voudrait-elle être aimée de la sorte, aujourd’hui encore?) Trouvant chez sa petite fille un tel amour, comment ne pas s’y rendre, corps et âme?

Beaucoup de mères sont si captivées par cette relation aux tons idylliques, qu’elles auront du mal l’abandonner. Surtout si, n’ayant pas trouvé de réponse satisfaisante à la question qui les traverse depuis l’enfance – qu’est-ce qu’être une femme? – elles s’accrochent à cet amour comme s’il pouvait les aider à y répondre. (Et dans une certaine mesure, il peut).

Si l’amour-colle auquel aspire la fillette l’aide à se construire, à partir d’un certain âge, il l’étouffe. Certaines mères auront néanmoins le plus grand mal à laisser partir la petite lorsque, devenue grande, elle voudra voler de ses propres ailes. Et les moyens ne manquent pas (chantage, culpabilisation ou douce séduction) pour garder leurs filles collées à elles, éternelles enfants dépendantes – auprès desquelles elles cherchent, paradoxalement, à trouver une solution à leur propre position éternisée de fille n’ayant pas su élaborer la bonne séparation d’avec leur mères…

Trois femmes, un cordon

Si on entend si fréquemment dire que ce cordon est difficile à couper, c’est parce qu’en fait il s’agit d’un double cordon: un qui relie la fille à sa mère, l’autre à sa grand-mère, à laquelle la mère reste très connectée. Il s’agit ainsi de filles qui ont besoin, chacune à sa manière, de résoudre les problèmes qui les retiennent à leur mère.

L’incapacité d’une femme à quitter un cercle de répétitions, bonnes ou mauvaises, dans sa relation avec sa propre mère conduit souvent sa fille à essayer de l’aider – inversant par là l’ordre naturel de la vie, la fille prenant la responsabilité des évolutions émotionnelles de sa mère. Il est donc très libérateur pour une fille d’entendre “Tu n’as rien à voir avec cette histoire avec ta grand-mère, c’est mon problème”, parce que cela lui indique que sa mère est prête à faire face à ses soucis sans son aide. Se voir mêlée à des problèmes qui ne la concernent pas est souvent l’une des raisons pour lesquelles une fille trouvera à se plaindre de sa mère, dans un avenir pas toujours très lointain.

La mère, cette femme

Si c’est à la mère que la fille adresse la question “qu’est-ce qu’être une femme?” c’est parce qu’elle a l’intuition que celle-ci n’est pas seulement mère mais aussi femme. L’image féminine maternelle amène la fillette à rêver de son avenir de femme: elle chausse ses talons, elle porte ses robes, surtout elle l’observe…

Comprenant (si tout se passe bien) qu’il n’y a pas une réponse à sa question, celle-ci se transforme, principalement à partir de l’adolescence: “Maman, qu’est-ce qu’être une femme pour toi?”

Il est toujours problématique pour une fille de constater que celle-ci a renoncé à vivre sa condition féminine car elle ne disposera pas alors d’un modèle qui puisse l’aider à constituer le sien. Une mère encline à vivre pleinement sa condition féminine composant avec ces deux axes, maternel et féminin – aide sa fille à acquérir non pas un savoir sur la féminité, mais la certitude que l’essentiel est de “savoir y faire”.

Faire face au manque

Seule une mère ayant résolu la question du manque de définition claire de son sexe en son propre corps est à même d’accueillir une fille, de l’aider à bâtir son identité féminine. Des femmes n’ayant pas réussi à subjectiver ce manque auront du mal à accompagner leurs filles dans ce parcours. La question reste parfois enfouie tant que la fille est petite. À l’adolescence, sa sexualité naissante menace la mère, la renvoie dans ses retranchements. Certaines transforment leur propre manque d’élaboration de leur sexe – vécu parfois comme un rien – en règles strictes. Bien sûr chaque famille a le droit d’élever ses enfants selon sa morale: mais y a un monde entre établir des règles de bienséance et nier la sexualité de l’adolescente. Imaginez l’impasse vécu par une fille dans cette situation – ou, pire encore, si elle (qui craint toujours de perdre l’amour de sa mère) obtempère… et rate, elle aussi, son destin féminin.

Si les conflits entre mère et fille sont inévitables, c’est parce qu’il s’agit de deuxfemmes, qui cherchent d’abord à élaborer, ensuite à séparer leurs destins féminins. En rééquilibrant ces facteurs à chaque nouvelle phase de vie, alors qu’elles avancent dans la distinction progressive de leurs corps, leurs désirs et leurs sexualités, elles peuvent néanmoins trouver le moyen de vivre une relation apaisée; aussi proche que celle, idyllique, des débuts, mais différente. Une relation où chacune est libre d’être l’artisan de sa propre féminité, et de se créer une façon propre – la sienne – d’être femme.


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