jeudi , 23 mai 2019
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Pourquoi la loi Blanquer est particulièrement contestée à Paris

POLITIQUE – De mémoire de professeur parisien, et si l’on occulte la fronde contre la réforme des rythmes scolaires durant le quinquennat de François Hollande, il faut remonter à la réforme des retraites de 2003 pour trouver trace d’une mobilisation équivalente. En ce printemps 2019, c’est la loi “pour une école de la confiance”, aussi appelée “loi Blanquer” qui remue la communauté éducative. Un nouvel appel à la grève est lancé ce jeudi 18 avril.

Et en ce mois d’avril, c’est particulièrement vrai à Paris. Lors de la dernière journée de mobilisation le 4 avril, le rectorat a dénombré 37% de grévistes, quand la moyenne nationale calculée par le ministère de l’Éducation s’établissait à 14,5%. “Par rapport aux autres académies qui avaient les vacances toutes proches, on avait, à Paris, plusieurs semaines devant nous. C’est plus facile pour se projeter dans le mouvement”, pointe Jérôme Lambert, secrétaire départemental du Snuipp-FSU, principal syndicat d’enseignants. 

Il n’en reste pas moins que le niveau est très élevé. “Incontestablement c’est une mobilisation importante. Elle nous interpelle d’autant plus qu’elle s’accompagne d’une très forte mobilisation des parents”, constate Patrick Bloche, adjoint d’Anne Hidalgo en charge de l’éducation. Ce constat est confirmé par Jean-Jacques Renard, vice-président de la FCPE Paris. “On n’a jamais connu une mobilisation aussi rapide avec tous les jours des personnes qui nous demandent comment agir. La convergence avec les enseignants est frappante”, déclare-t-il.

Et c’est ainsi que les banderoles fleurissent devant les écoles, que les réunions d’information se multiplient et se transforment en meeting anti-loi Blanquer ou que des opérations ”école morte” sont lancées. 

“Un ras-le-bol généralisé”

Le ministère aussi a noté que Paris est surmobilisé. Dans Le Figaro, l’entourage de Jean-Michel Blanquer, qui ne dramatise pas sa récente chute de popularité, a récemment dénoncé une fronde téléguidée en pointant une responsable de la FCPE qui aurait des envies politiques. Mais pour l’ensemble des personnes mobilisées que Le 4Suisse a pu interroger, les raisons de la colère sont plus profondes.

Elles sont à chercher autant dans la loi qui arrivera au Sénat mi-mai que dans l’ensemble des réformes lancées par la révélation gouvernementale de ce début de quinquennat. “Cette loi a structuré tous les malaises de l’Éducation nationale”, constate Rodrigo Arenas, le président de la FCPE qui refuse d’opposer la région parisienne et le reste du territoire. “Cette exaspération qui se manifeste à Paris est dénoncée depuis plus longtemps ailleurs”, estime-t-il, évoquant par exemple les manques de moyens et de personnel. Jérôme Lambert confirme en évoquant “un ras-le-bol généralisé, notamment sur les conditions de travail”. Et d’ajouter une problématique parisienne: “Quand, à Paris, on gagne seulement 70 euros de plus que dans la Creuse alors que le coût de la vie est plus élevé, un rien peut faire exploser la colère qui est sous-jacente”, déplore l’enseignant.

Cette étincelle, dit-il, c’est “l’application avec zèle des consignes de fermeté du ministère après que des enseignants n’ont pas remonté les résultats des évaluations de CP pour marquer leur mécontentement”. Même si le sujet a été réglé par Jean-Michel Blanquer, “il a laissé des traces”. Depuis, le ministre avait un peu perdu de sa superbe. Et c’est dans ce contexte qu’est arrivée sa loi, adoptée en première lecture à l’Assemblée.

L’avenir des directeurs d’école fait peur

Au cours des débats, un amendement a mis le feu aux poudres: il envisage la création des Établissements publics des savoirs fondamentaux (EPSV), qui pourrait avoir comme conséquence de rattacher des écoles à un collège. Adopté sans discussion formelle avec les enseignants, l’amendement a nourri des interrogations et la colère des directeurs d’école qui craignent de voir leur poste disparaître. Un “bobard”, selon Jean-Michel Blanquer, très remonté contre la “désinformation” qui entoure son texte. Il leur a tout de même écrit pour les rassurer.

Malgré les concessions faites par le ministre, qui s’engage au Sénat à faire voter un amendement pour rendre indispensable l’avis de la communauté éducative pour tout rapprochement, les craintes ne sont pas dissipées. “On remercie les directeurs parisiens de se mobiliser”, avance même Rodrigo Arenas. “Ils ont embarqué les parents d’élèves”, confirme Patrick Bloche qui pointe une spécificité dans la capitale. “Les directeurs sont déchargés de classe à partir de cinq classes contre 13 ailleurs donc ils ont plus de temps pour être disponibles pour les familles, ce qui consacre le principe de coéducation”, salue l’ancien député; ils auraient donc eu un rôle moteur dans la mobilisation. “Avec toute la communauté enseignante, on a su jeter nos désaccords à la poubelle, notamment celui sur les rythmes scolaires”, abonde Jean-Jacques Renard, de la FCPE Paris. “Et quand vous voyez que la mobilisation prend, que les parents sont derrière vous, c’est exponentiel”, constate Jérôme Lambert. 

À Paris, un cadeau à 12 millions à l’école privée

C’est donc ensemble qu’ils ont pris la défense de l’école publique, qu’ils jugent attaquée par une autre mesure. Elle était pourtant vantée par Emmanuel Macron comme inclusive. L’objectif de la scolarité obligatoire dès trois ans est de faire venir à l’école les 5% d’enfants qui ne sont pas encore scolarisés.

Sauf que cette disposition est vue comme un cadeau fait à l’école privée, car en abaissant l’âge de la scolarité obligatoire, le gouvernement oblige les municipalités à financer les écoles maternelles privées comme elles le font pour le public. “Cela représente 11,6 millions d’euros par an. Les parents qui ont fait le choix du public ont légitimement le sentiment qu’on va restreindre les budgets du public pour donner le l’argent au privé”, a calculé Patrick Bloche, qui réclame toujours une prise en charge par l’État.

Dernier élément de crispation à Paris: la disparition programmée d’ici deux ans des jardins d’enfants municipaux qui accueillent des enfants jusqu’à six ans. “On ne se bat pas pour des traditions mais parce que c’est un lieu de développement des pratiques innovantes. Et en plus, on accueille 12% d’enfants en situation de handicap ce qui en fait des modèles d’inclusion”, avance l’élu parisien. Sur ce dernier point, ils ont reçu le renfort d’élus strasbourgeois également concernés par ces structures. Candidate sur la liste LREM aux européennes, la députée Fabienne Keller a eu l’occasion de les défendre ce mercredi devant Jean-Michel Blanquer. Il s’est dit ouvert à certaines évolutions lors de la discussion au Sénat. Mais il devra avant faire face à une journée de mobilisation qui s’annonce massive le 9 mai: ce jour-là, toutes les zones auront repris le chemin de l’école.  


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