lundi , 17 juin 2019
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Pourquoi Macron a ignoré les revendications des gilets jaunes

POLITIQUE – Les réactions négatives sur les ronds-points ont été unanimes, celles de l’opposition aussi. Emmanuel Macron a adressé un “sacré bras d’honneur” aux gilets jaunes “en évacuant d’emblée les plus grandes revendications et les attentes les plus profondes” de ce mouvement, ont déploré à l’unisson le communiste Ian Brossat et le porte-parole RN Sébastien Chenu ce vendredi 26 avril.

Au-delà de la posture de ces deux adversaires politiques, courue d’avance en période électorale, difficile de les contredire tant le président de la République a ostensiblement ignoré les demandes les plus emblématiques du mouvement de contestation qui agite le pays depuis maintenant six mois.

“Je ne suis pas sûr que (leurs) revendications, que je ne connais plus, aient attendu une quelconque réponse. (…) Emmanuel Macron s’est adressé aux Français, pas aux 30.000 manifestants qui manifestent tous les samedis”, a balayé d’un revers de main vendredi le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, autre bête noire des gilets jaunes.

En introduction de sa conférence de presse, Emmanuel Macron avait pourtant d’emblée souligné les “justes revendications” à l’origine du mouvement. Et s’il a bien répondu à une partie de la grogne fiscale qui s’exprime encore, force est de constater que les préconisations totémiques de la contestation ont été écartées.

Flou général sur les 80km/h et la taxe carbone

Il est vrai que, sur certains sujets, le chef de l’État avait déjà affiché la couleur tout au long de ses 92 heures de prise de parole dans le cadre du grand débat. Défendant mordicus la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), contrebalancée par la promesse d’une évaluation de cette mesure, Emmanuel Macron avait déjà exclu d’instaurer un référendum d’initiative citoyenne, le fameux “RIC”, qu’il juge incompatible avec notre modèle de démocratie parlementaire.

Du côté du renouveau démocratique, Emmanuel Macron a également écarté la reconnaissance du vote blanc, proposition qui fait pourtant consensus chez les gilets jaunes et dans l’opinion, au motif que le vote ferait peser un risque “d’agrégation des rejets” mortifère pour la démocratie représentative.

Plus surprenant encore, Emmanuel Macron a délibérément ignoré deux problématiques qui furent directement à l’origine du mouvement des gilets jaunes: l’augmentation de la taxe carbone d’une part, aujourd’hui reportée sine die, un sujet éminemment sensible alors que les prix à la pompe repartent à la hausse; la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les axes secondaires d’autre part, qui a particulièrement mobilisé en zone périurbaine et rurale.

Cet oubli est d’autant plus marquant que lors de la restitution du grand débat, le premier ministre Édouard Philippe avait lui-même reconnu l’incompréhension suscitée par cette mesure et promis des aménagements en lien avec les territoires.

Autre grande absente de la conférence de presse: la question des violences policières, qui laisseront des stigmates dans une frange de la population.

Parler à son électorat et à la droite

Les raisons de ces arbitrages ou de ces oublis sont plurielles. La première est éminemment politique. À un mois d’un scrutin européen où la liste LREM est talonnée par le Rassemblement national, Emmanuel Macron a écarté tout virage qui aurait pu déstabiliser son propre électorat. Acter des erreurs, oui, changer de cap non. Voilà le message qui était martelé partout ce vendredi matin par les ministres.

Message qui “s’adressait moins à la frange critique des gilets jaunes qu’aux autres qui sont encore attentistes”, note Christelle Crapelet, directrice d’études chez BVA Opinion.

Au-delà du cœur de cible électoral de la Macronie, les décisions présidentielles -plutôt conservatrices dans leur essence- visent aussi une partie de la droite modérée hostile aux gilets jaunes mais sensible à la réforme, à qui le président a adressé plusieurs appels du pied (maintien du cap budgétaire, refonte de l’administration, immigration, laïcité) jeudi soir.

“Le changement va se traduire par une accélération et une radicalisation du quinquennat, c’est-à-dire profondément libéral”, note auprès de l’AFP le politologue de PollingVox Jérôme Sainte-Marie. Outre la question fiscale, “dans laquelle l’électorat de François Fillon en 2017 peut trouver une résonance assez importante”; sur la question du temps de travail, ça séduit beaucoup les retraités, soit presque 50% de ceux qui votent aux Européennes”, observe-t-il.

Quitte à paraître sourd aux autres segments de l’opinion? “Diriger en démocratie c’est accepter de ne pas être populaire”, a assumé le chef de l’État à la fin de sa conférence de presse.

Ne plus décider seul

Dans le même temps, si le président n’a pas tout dit, c’est aussi parce qu’il n’entend plus assumer seul les décisions. Défendant un effort de décentralisation des “responsabilités”, Emmanuel Macron a renvoyé de nombreuses décisions à des comités et aux corps intermédiaires qu’il avait jusqu’ici superbement ignorés. 

Pendant sa conférence de presse, le chef de l’État a assumé ce nouvel état d’esprit, assurant que le président ne pouvait “pas faire tout tout seul” et que son rôle était de “donner un cap, prendre des orientations”.

Il n’a “volontairement pas répondu à toutes les questions, pour mettre en avant le Premier ministre”, pense Jean-Daniel Lévy, directeur du département Politique et opinion de CSA. Conforté à son poste, Édouard Philippe montera en première ligne dès lundi matin en réunissant un séminaire avec ses ministres et des responsables de la majorité. Avec l’“ambition de changer la méthode de l’action gouvernementale”, selon la porte-parole Sibeth Ndiaye.

S’il semble certain que cela ne suffira pas à apaiser les gilets jaunes, ce changement de méthode vise à offrir au président de la République une seconde chance. Une chose est sûre, cela prendra du temps. Toute la question est de savoir si Emmanuel Macron en dispose encore.


Première apparition

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