mardi , 16 juillet 2019
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Rugy, pris au piège face à l’emballement médiatique de la polémique des dîners

AFP

François de Rugy lors d’une conférence de presse aux Sables-d’Olonne en juin 2019.

POLITIQUE – Il n’y pas que les homards qui ont blanchi à l’Hôtel de Lassay. Des dîners fastueux avec grands crus, une directrice de cabinet conservant un logement HLM sans y habiter pendant douze ans, des rénovations à grands frais d’un logement de fonction avec notamment un dressing à 17.000 euros… Le feuilletonnage de Mediapart à l’égard des “polémiques François de Rugy” a mis le ministre de l’Écologie sur la sellette cette semaine.

Emporté de plein fouet par la tempête, le successeur de Nicolas Hulot tente tant bien que mal de résister. En premier lieu mercredi, le Nantais a essayé de rester dans une forme de distance, évoquant rapidement sur France Inter, le matin-même des révélations, des impératifs de représentation liés à sa fonction. Premier essai: ne pas donner du poids.

Est-ce l’effet Conseil des ministres et emballement médiatique? Au point de presse qui suit la réunion hebdomadaire, c’est un François de Rugy à l’avenant et pédagogique qui tente de s’expliquer plus en détails, acceptant sans broncher les questions des journalistes. 

Deux détails montrent cependant qu’en coulisses, l’affaire a pris de l’ampleur: l’intervention de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye sur la confiance ”évidemment” maintenue du président et du Premier ministre; mais surtout les propos du ministre à l’égard de Mediapart.

Comme d’autres avant lui -François Fillon avec Le Canard Enchaîné et Nicolas Sarkozy déjà avec Mediapart- et avec les résultats que l’on connaît, François de Rugy charge le média en ligne, l’accusant de parti pris à son égard. Un indice déjà que le numéro 2 du gouvernement cherche tant bien que mal une porte de sortie, donnant d’autant plus de poids aux révélations. 

Dans la soirée, Mediapart lance une nouvelle salve et dévoile des travaux de rénovations à grand frais à l’Hôtel de Roquelaure dans le 7e arrondissement parisien, son logement de fonction. Rugy tente de casser l’effet scoop et publie précipitamment sur Facebook les devis des travaux ainsi que ses échanges de questions-réponses. Trop tard, la machine médiatique est déjà lancée depuis le matin.

Incapacité à reprendre la main

Pour Christian Delporte, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin et spécialiste de la communication politique, contacté par Le 4Suisse, le contretemps permanent du ministre face aux révélations dénote d’une stratégie de défense inefficiente: “Dans une communication de crise qui s’impose dans ce genre de situation, il faut jouer tout de suite la transparence. Ses publications sur Facebook sont arrivées trop tard et surtout elles sont partielles. Ce que retient l’opinion, ce sont essentiellement les révélations de Mediapart qui sont ensuite reprises par d’autres médias”.

Ces publications viennent par ailleurs alimenter une impression de panique côté ministériel, dont l’ampleur ne se dévoile vraiment que le jeudi matin, quand Mediapart révèle que Nicole Klein, la directrice de cabinet du ministre, a bénéficié d’un logement HLM dans lequel elle n’habitait pas, pendant douze ans. Sur Twitter les internautes se régalent en dénichant les anciennes déclarations du ministre sur l’importance de la probité. 

Le limogeage de l’ancienne préfète se fait dans la foulée, mais l’effet d’accumulation fonctionne à plein régime. Cette dernière dénonce d’ailleurs ce vendredi 12 juillet le rôle de “fusible” qu’elle a joué, estimant que François de Rugy a voulu sauver sa tête en “sacrifiant” la sienne.

Face à la multiplication des polémiques, il devient essentiel que François de Rugy doit reprendre l’avantage. Jeudi soir, un peu comme Penelope Fillon qui donne une interview à “Envoyé Spécial” en plein “PenelopeGat”, Séverine Servat de Rugy choisit d’ouvrir les portes du domicile au Point. “Nous avons reçu une fois par mois des personnalités diverses, qui toutes avaient quelque chose à nous apprendre, à nous dire, à partager, nous voulions faire entrer la société et ses problèmes à l’hôtel de Lassay”, y confie-t-elle à propos des repas.

Dans le même temps, le ministre écourte un déplacement officiel prévu dans les Deux-Sèvres où il doit parler gestion de l’eau, pour répondre à une convocation d’Édouard Philippe à Matignon. Il en ressort maintenu dans ses fonctions, promettant de “rembourser tous les euros contestés”. 

Le tout ne produit aucun effet alors que le rouleau compresseur repart de plus belle quand Mediapart révèle dans la foulée que le ministre louerait un logement social à Orvault, près de Nantes. Là-encore, l’ex-président de l’Assemblée nationale publie sur Facebook les documents qui montrent, assure-t-il, sa bonne foi. 

Acculé, le ministre tente une prise de parole plus conséquente. Et à nouveau comme François Fillon qui criait à “la manipulation” en avril 2017 face à Jean-Jacques Bourdin, ce vendredi matin, c’est finalement sur le plateau de BFMTV-RMC que François de Rugy se rend, exsangue.

 

Un risque pour Macron?

Sauf que là encore, ce n’est pas forcément une stratégie payante, le ministre ayant déjà beaucoup occupé l’espace médiatique, estime Christian Delporte. “Quand on est ministre, il faut que la parole crée un événement. Il faut qu’elle soit rare. Il faut prendre garde à ce qu’elle ne se dilue pas. Attention donc à ne pas s’exprimer tous les jours. En plus, ce n’est pas forcément un horaire de grande écoute. Tout ça se fait avec une grande précipitation et ne répond pas vraiment aux questions soulevées par les articles de Mediapart.”

De fait, en plateau, François de Rugy menace de porter plainte et s’évertue, les yeux rougis, à décrire son intolérance aux crustacés et son désamour du caviar et du champagne. Des symboles très forts dont l’opinion publique se délecte. 

Preuve d’ailleurs que l’usine à gags fonctionne à plein régime, outre les détournements habituels sur internet, le ministre avait déjà été accueilli jeudi dans les Deux-Sèvres par un homard en plastique gonflable. 

Au-delà de la charge symbolique et du piège communicationnel dans lequel se retrouve François de Rugy, la situation du ministre est marquée par une solitude politique.

Les ténors habituels de la macronie ne sont pas montés au créneau pour le défendre et restent à bonne distance, faisant valoir le travail de la déontologue de l’Assemblée nationale. De peur que cela n’éclabousse Emmanuel Macron? Selon Christian Delporte au 4Suisse, en choisissant actuellement de garder Rugy dans la configuration actuelle, le président s’expose à un nouvel ”été meurtrier”, comme ce fût le cas avec l’affaire Benalla en juillet 2018. En limogeant, le président risque aussi de créer un précédent. 

En l’état, trouver une issue à cette séquence catastrophique s’annonce particulièrement difficile, d’autant plus au regard du climat politique actuel. “On est dans un tel contexte de défiance vis-à-vis des politiques que je le vois mal ne pas démissionner. Au moins pour mieux se défendre. Rugy était le chantre de la transparence, c’était un élément constitutif de sa personnalité politique. C’est le pire qu’il pouvait se passer (pour lui)”, estime Christian Delporte.

Par ailleurs, si l’opinion publique s’amuse encore des dîners fastueux aux homards et au champagne, elle sera beaucoup moins encline à comprendre les dîners avec les lobbyistes dont Ouest-Frances’est fait l’écho ce vendredi matin. “La puissance des lobbys était une des raisons de la démission de Nicolas Hulot. Il y a un risque qui dépasse le ‘simple’ abus de pouvoir, on est dans le secret, le double discours. L’opinion sait que ce n’est pas nouveau mais une telle révélation donne l’impression que cela fait système”, conclut Christian Delporte. 




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