samedi , 26 septembre 2020
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Manger gras rend-il accro? – Planete sante

Addiction à la nourriture: un test pour faire le point

Si aucune analyse sanguine ne peut en elle-même révéler l’addiction à la nourriture et que l’auto-analyse n’est pas toujours chose aisée, un questionnaire de dépistage permet de faire le point en quelques minutes. Mise en place en 2009 par une équipe de chercheurs américains, l’échelle de l’addiction à la nourriture de Yale* se base notamment sur 24 situations auxquelles il est possible d’attribuer un nombre de points selon la fréquence de l’événement dans le mois. Plus le score final est élevé, plus le risque d’être dans une forme d’addiction à la nourriture est possible.

Parmi les situations évoquées:

  • Quand je commence à manger certains aliments, je finis par en manger davantage que prévu.
  • Je continue à manger certains aliments bien que je n’aie plus faim.
  • Je passe un certain temps à me sentir léthargique ou fatigué d’avoir trop mangé.
  • Je me retrouve à manger certains aliments tout au long de la journée.
  • Quand certains aliments ne sont pas disponibles, je sors pour les obtenir.
  • Parfois, j’évite certaines situations sociales ou professionnelles durant lesquelles certains aliments sont disponibles car je crains de trop en manger.

 

* The Yale Food Addiction Scale (YFAS)

On le savait, le cerveau se nourrit quasi-exclusivement de sucre. Les nutriments gras, indispensables au fonctionnement d’autres organes, très peu pour lui, du moins comme source d’énergie. Pourquoi alors leur laisser accès à la boîte crânienne et disposer de tout l’arsenal nécessaire à leur prise en charge? Conscient de cet étrange paradoxe, une équipe de scientifiques français du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’Université de Paris a entrepris des investigations chez la souris, mais également chez l’homme. Ses travaux, parus en mars dernier dans la revue Cell Metabolism*, dévoilent comment les triglycérides, qui sont la forme de lipides circulant dans le sang après un repas, agissent sur le cerveau, au niveau des neurones du circuit «de la récompense». Chargés de gérer le flot de dopamine – le neurotransmetteur longtemps dit «du bonheur» – ces neurones dopaminergiques sont directement impliqués dans les sensations de désir, satisfaction et plaisir associés, par exemple, à un repas savoureux. C’est là qu’entreraient en jeu les triglycérides.  

Pour rappel, ces molécules constituées d’un trio d’acides gras accolés à une molécule de glycérol (d’où leur nom) proviennent directement de l’alimentation, des aliments gras en particulier (graisses animales, huiles végétales, etc.). S’élevant en flèche dans le sang après un repas, les triglycérides sont ensuite stockés dans les cellules graisseuses (adipocytes) ou utilisés comme source d’énergie par l’organisme. «Or, nous avons pu montrer qu’après une prise alimentaire, ils parviennent, dans le cerveau, à atténuer l’activité des neurones dopaminergiques», explique le Dr Serge Luquet, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’étude. Comme si, satisfaits du repas, les neurones eux-mêmes étaient repus. Une bonne nouvelle? «Oui et non, répond l’expert. Ce mécanisme montre une subtile régulation permettant, quand tout va bien, d’éprouver une sensation de satiété. Mais le problème pourrait apparaître chez les personnes en surpoids, obèses, souffrant d’hypertriglycéridémie (excès de lipides dans le sang, ndlr) ou de troubles alimentaires comme la boulimie, chez qui les triglycérides restent élevés dans le sang en permanence». La conséquence: un «dialogue» intempestif et ininterrompu de ces triglycérides avec les neurones dopaminergiques, aboutissant à une perte de leur efficacité. C’est alors que le risque d’addiction apparaît. Moins bien gérée par ces neurones du circuit de la récompense, la dopamine n’est plus aussi efficace: la sensation de satiété se dérègle et l’intensité de plaisir s’étiole. Dès lors, comme pour toute substance générant une addiction, des quantités toujours plus importantes d’aliments (le plus souvent gras ou sucrés) deviennent nécessaires pour procurer le plaisir attendu.

Parler des triglycérides est important

«Un tiers des personnes souffrant d’obésité présente une addiction à la nourriture, souligne le Pr Zoltan Pataky, responsable de la Consultation d’obésité aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Une étude comme celle-ci est précieuse pour une meilleure compréhension des processus en jeu, car il est certain que la nature des aliments que nous consommons influence nos comportements alimentaires.» Et d’ajouter: «Parler des triglycérides est important. Systématiquement dosés lors de bilan sanguin visant à dépister un excès de graisses sanguines, les triglycérides sont fréquemment élevés en cas d’obésité.» Et pour cause, consommés en excès, ils sont stockés sous forme de cellules graisseuses qui n’auront de cesse d’augmenter en taille et en nombre, au grand dam de nos silhouettes. Piège supplémentaire: une alimentation trop riche en graisse n’est pas la seule coupable. «Certains patients adeptes d’une alimentation peu grasse, mais très sucrée, voient leur taux de triglycérides s’élever au-delà des normes, poursuit le Pr Pataky. La raison relève de la chimie opérant dans le corps: les excès de sucre, mais également d’alcool, génèrent la production de triglycérides».

Alors, à la fois délicats régulateurs de nos appétits et agents infiltrés dans le cerveau et susceptibles de dérégler nos comportements alimentaires, ces nutriments gras semblent recéler un pouvoir puissant. «Tout porte à croire que l’évolution a scellé dans nos gènes une forte connivence entre les aliments à haute teneur énergétique (gras et sucrés) et le circuit de la récompense. Résultat: nous sommes naturellement plus attirés par des frites que par de la laitue, souligne le Pr Claude Pichard, médecin responsable de l’Unité de nutrition aux HUG. Il y a quelques millénaires, il était en effet crucial que notre attrait se porte sur des denrées riches pour survivre aux périodes de disette qui suivaient les jours d’abondance. Malheureusement, ce qui était un atout vital est devenu, dans notre société de surconsommation, un véritable piège».

Une affaire individuelle et collective

L’implication génétique reste d’actualité: «La moitié de l’humanité porte un variant génétique aboutissant à un nombre plus restreint d’un sous-type particulier de récepteurs à la dopamine: le récepteur de type 2 (DRD2), l’un des deux en jeu, explique le Dr Luquet. On sait que cette mutation est fortement associée à des risques accrus de boulimie et de comportements addictifs. Or, creusant toujours la piste des triglycérides, nous avons pu observer dans notre étude un effet opposé de ces nutriments gras sur la manière dont le cerveau perçoit la nourriture, selon la présence ou l’absence de ce DRD2. Cette mutation nuirait à une action saine et régulatrice des triglycérides sur les neurones du circuit de la récompense, mais exposerait au contraire à des troubles du comportement alimentaire.»

De quoi ouvrir la voie à une approche personnalisée et génétique de la prise en charge? «D’ici quelques années, c’est certain, estime le scientifique. Toutefois, cela n’enlèvera rien aux recommandations basiques, mais essentielles, liées à une alimentation équilibrée». Et le Pr Pichard d’ajouter: «La dimension culturelle, sociale et familiale, de l’alimentation est également à prendre en compte. Encore aujourd’hui, les aliments gras, gorgés de graisses saturées, sont moins chers, plus accessibles et mieux valorisées par la publicité que les denrées saines. Mieux manger est une affaire individuelle, mais également éminemment collective.»

*Berland et al., Circulating Triglycerides Gate Dopamine-Associated Behaviors through DRD2-Expressing Neurons, Cell Metabolism (2020)

Témoignage

«Si je n’active pas le mode “contrôle“ dans ma tête, les chips prennent le pouvoir!»

Mince, sportive et plus encline à croquer dans une pomme en cas de fringale que dans une tablette de chocolat, Claire, 49 ans, a un ennemi: les chips. Son arme pour s’en défendre? Une volonté de fer.

«Je ne prends jamais de dessert, chocolat et biscuits me laissent complètement indifférente, mais les chips, elles, peuvent m’obséder. Pire, depuis qu’une marque anglaise proposant une recette “sel – vinaigre“ – deux saveurs dont je raffole depuis l’enfance – a investi les rayons des supermarchés, ma vie est un enfer. Je dois lutter quand je fais les courses, quand j’invite des amis pour une soirée, quand je reviens d’un footing, quand je passe une soirée seule chez moi, quand la journée a été difficile: car si elles sont là et que je n’active pas le mode “contrôle“ dans ma tête, les chips prennent le pouvoir. Ce qui me sauve? Un rapport par ailleurs plutôt sain à la nourriture, la conscience de cette vulnérabilité et sans doute un caractère qui tort le cou au laisser-aller. Faut-il parler d’addiction? Peut-être, car effectivement je peux perdre le contrôle, consommer plus que ce que j’aurais voulu, et m’en vouloir… Comme on s’en voudrait d’avoir trop bu ou trop fumé».

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Paru dans Le Matin Dimanche le 24/05/2020.


Première apparition