jeudi , 21 novembre 2019
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Morsure de serpent: un poison toujours aussi meurtrier – Santé

Pour soigner les victimes de serpents venimeux, l’Afrique a besoin d’antivenins efficaces, d’un coût abordable et en quantités suffisantes, ce qui n’est actuellement pas le cas, au grand dam des spécialistes et organisations oeuvrant en première ligne contre les effets ravageurs de ces morsures.

Le 15 juin 2015, la vie de Chepchirchir Kiplagat, aujourd’hui âgée de 8 ans, a basculé: mordue par un serpent venimeux, elle a perdu l’usage de son côté gauche. Scholar, sa petite soeur de deux ans, dormait à ses côtés. Mordue elle-aussi, elle n’a pas survécu.

« C’était difficile de comprendre ce qu’il se passait car les enfants pleuraient », se remémore leur père, Jackson Chepkui, un éleveur kényan de 39 ans. Puis « nous avons vu les deux points rouges sur le poignet » de Chepchirchir et « nous avons compris: elles avaient été mordues par un serpent », poursuit-il, interrogé à son domicile des environs du lac Baringo (centre-ouest du Kenya).

Chepchirchir Kiplagat © AFP

Le temps de trouver de nuit un moto-taxi, Chepchirchir et son père arrivent au centre de soins de la localité voisine, Marigat, à 01H00 du matin. La fillette est redirigée vers l’hôpital de Kabarnet, qui n’a plus d’antivenin en stock, et finit par être admise à 05H00 du matin à l’hôpital régional d’Eldoret, à 90 km. Elle y restera plus de deux mois.

Chaque année, les envenimements (morsures de serpent avec injection de venin) touchent 2,7 millions de personnes dans le monde, essentiellement dans des régions tropicales et pauvres, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Entre 81.000 et 138.000 personnes en meurent, et 400.000 survivants souffrent de séquelles permanentes.

© AFP

– « Tellement de souffrances » –

Des histoires comme celle de Chepchirchir, cette accumulation d’absence de mesures de prévention (une moustiquaire fait souvent la différence), de difficulté d’accès à un centre de santé proche et d’indisponibilité d’antivenin (ou de mauvaise qualité), Royjan Taylor en a entendu des centaines au cours de sa carrière et trouve chacune d’elles tout aussi révoltante.

Parce que ce n’est pas une maladie qui se transmet, « ce n’est pas toujours pris au sérieux. Mais allez dans n’importe quel hôpital en Afrique et parlez-leur de morsures de serpents: ils en ont vu. C’est le même problème en Inde », explique le directeur du centre Bio-Ken spécialisé dans les serpents venimeux et installé à Watamu, sur la côte kényane.

« Nous voyons tellement de morsures de serpents, tant de souffrances, de personnes qui perdent un membre, une jambe », des gens « dont la vie est complètement foutue pour la simple raison qu’elles ont tout simplement marché sur un serpent ».

Ce jour-là, l’équipe de Bio-Ken reçoit un appel sur une ligne dédiée: un serpent a été repéré par un habitant du comté.

Quelques minutes plus tard, Royjan et son collègue Boni attrapent chacun avec une pince une extrémité du reptile et dans un mouvement coordonné placent délicatement dans une boîte le spécimen du jour, une vipère heurtante – l’espèce qui a paralysé à vie Chepchirchir.

« Celui-là était bien caché », dissimulé sous des feuilles mortes. « Au moins, il ne mordra personne ici », se félicite Royjan.

© AFP

De tels appels, l’équipe de Bio-Ken en reçoit en moyenne un par jour, fruit d’un long travail de sensibilisation invitant la population à contacter les spécialistes plutôt que de tenter de tuer le reptile et prendre des risques inutiles.

La côte kényane abrite certains des serpents venimeux les plus dangereux au monde – mambas noir et vert, cobra cracheur – et comme dans d’autres régions rurales et pauvres d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Inde, ces serpents posent un réel problème de santé publique, très longtemps ignoré.

Pour en finir avec les morsures de serpents: plus d’antivenins

Pour soigner les victimes de serpents venimeux, l’Afrique a besoin d’antivenins efficaces, d’un coût abordable et en quantités suffisantes, ce qui n’est actuellement pas le cas, au grand dam des spécialistes et organisations oeuvrant en première ligne contre les effets ravageurs de ces morsures.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de prendre le problème à bras-le-corps et vient de publier une feuille de route globale pour diminuer de moitié à l’horizon 2030 le nombre annuel de décès (entre 81.000 et 138.000 actuellement) et de personnes souffrant de séquelles permanentes (400.000) provoquées par les morsures de serpents.

An egyptian cobra rears up using its menacing hood to adopt a defencive posture inside its enclosure on February 14, 2019 at the Bio-Ken Snake Farm in the Kenya’s coastal town of Watamu in Kilifi county. (Photo by TONY KARUMBA / AFP) © AFP

Aux côtés de la formation des personnels de santé et de la sensibilisation des populations à risque, l’OMS met un accent tout particulier sur les antivenins, pierre angulaire du traitement des victimes. La méthode, mise au point à la fin du 19e siècle, n’a guère évolué depuis 50 ans: il s’agit d’extraire du venin du serpent dont on veut protéger la population et de l’injecter par doses progressives à un animal de bonne taille, souvent un cheval, pendant plus d’une année.

L’animal développe des anticorps, lesquels sont ensuite collectés dans le sang de l’animal et purifiés. L’antivenin est conditionné dans une ampoule en verre et prêt à être utilisé, en intraveineuse.

– « Aucune donnée clinique » –

Le secteur des antivenins pour l’Afrique a été complètement bousculé lorsque le laboratoire français Sanofi a arrêté la production en 2014 de son antivenin polyvalent « FAV-Afrique », essentiellement pour des raisons de rentabilité. Les dernières doses ont été utilisées en 2016.

Différents acteurs africains ou indiens se sont alors engouffrés dans la brèche, en proposant des antivenins à l’efficacité plus ou moins avérée.

L’ONG australienne Global Snakebite Intiative, spécialiste de la question des morsures de serpents, dénonce « l’introduction opportuniste de contrefaçons de mauvaise qualité ou d’antivenins inappropriés », avec souvent « des effets désastreux », et des prix en hausse pour compenser la baisse des ventes.

La petite pierre noire qui sert a aspirer le venin © AFP

Médecins sans frontières (MSF) a ainsi dû se résoudre à mener sa propre évaluation des produits en circulation pour déterminer ceux à retenir pour ses centres de soins. « Nous évaluons les antivenins existants, qui pour la plupart ont été mis sur les marchés sans aucune donnée clinique, sans aucune donnée d’efficacité ou d’innocuité chez l’homme », explique Julien Potet, en charge des maladies tropicales négligées au sein de MSF.

Et quand la qualité des produits n’est pas remise en cause, c’est leur disponibilité qui fait défaut. Ainsi, une étude de 2018 menée par l’École de médecine tropicale de Liverpool soulignait qu’un antivenin sud-africain polyvalent avait prouvé son efficacité mais qu’il était très difficile de s’en procurer en dehors de l’Afrique australe.

« Le marché reste volatil », confirme M. Potet: « Ce sont de petits producteurs et le marché des antivenins africains est assez limité. En général, ils (les fabricants) attendent d’avoir une commande de plusieurs personnes en même temps qui justifie le lancement d’une production (…) Il faut donc vraiment anticiper la demande. »

– Efficacité et innocuité –

« Nous n’avons pas assez d’antivenins à l’heure actuelle. Nous perdons chaque année 1.000 personnes au Kenya à cause des morsures de serpents », peste Royjan Taylor, directeur du laboratoire Bio-Ken à Watamu, sur la côte kényane, qui récolte et vend du venin pour la fabrication d’antivenin.

Royjan Taylor © AFP

Tous les acteurs de la filière attendent avec impatience d’ici quelques mois les conclusions des travaux de l’OMS, qui a lancé une vaste étude des antivenins disponibles en Afrique, pour déterminer notamment leur efficacité et leur innocuité.

L’OMS ambitionne également de restructurer le marché en s’assurant de la disponibilité de 500.000 traitements anti-venimeux par an d’ici 2024 en Afrique sub-saharienne, puis de 3 millions de traitements dans le monde d’ici 2030.

L’organisation espère « revigorer les investissements dans la production d’antivenins et établir un environnement qui attire de nouveaux fabricants, stimule la recherche et encourage l’innovation ».

« Les gouvernements et organisations internationales doivent vraiment prendre ce problème à bras-le-corps, tout simplement parce que c’est la bonne chose à faire », plaide Royjan Taylor.

Il espère « voir d’ici 5 à 10 ans, même 15, un antivenin produit pour chaque région du globe concernée et qui serait disponible gratuitement pour les habitants. »


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