samedi , 26 septembre 2020
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Tabagisme ultra-passif: ce danger invisible

Vers un dépistage massif à l’américaine ?

En Suisse, aucun dépistage du cancer du poumon n’est actuellement préconisé, même chez les gros fumeurs. D’autres pays ont adopté une politique de dépistage différente, comme les États-Unis, où un scanner thoracique est proposé chaque année aux personnes âgées de 55 à 80 ans, fumeurs ou anciens gros fumeurs (à raison d’un paquet par jour pendant 30 ans ou de deux paquets par jour pendant 15 ans). L’objectif est de détecter le cancer pulmonaire plus tôt et de permettre ainsi un taux de guérison plus important.

«Mais ce dépistage massif ne permet pas d’empêcher la survenue du cancer», souligne le Dr Jean-Paul Humair. Et le bénéfice sur le pronostic vital n’est pas très important car le taux de guérison du cancer du poumon à tous les stades est assez bas». Avec un taux de survie à cinq ans de seulement 15% chez les hommes et 19% chez les femmes, c’est en effet l’un des cancers au pronostic le plus sombre.

Faut-il donc s’inspirer du dépistage américain en Suisse? Si tel était le cas, un autre paramètre devrait être pris en compte, celui des coûts pour le système de santé par rapport aux avantages réels en cas de déploiement. «Un groupe de travail de la Ligue pulmonaire Suisse se penche sur le cas américain, car il est important d’analyser en profondeur la balance coûts-bénéfices avant de mettre en place ce dépistage», conclut le Pr Humair.

Saviez-vous que même si vous ne fumez pas, ni vivez à proximité d’un fumeur, vous pouvez malgré tout être exposé aux substances néfastes du tabac? C’est ce que met en avant une étude récemment parue dans la revue Science Advances, qui alerte sur les dangers du tabagisme «ultra-passif», lié à des résidus de fumée appelée «fumée tertiaire», dont des substances sont présentes dans l’environnement ambiant.

Menée conjointement par des équipes de l’Université de Yale (Etats-Unis) et de l’Institut Max-Planck (Allemagne), cette étude unique en son genre a analysé les substances présentes dans l’air d’une salle de cinéma classée non-fumeurs depuis plusieurs années, selon l’afflux des spectateurs, dans laquelle ont été projetés tour à tour des films pour adultes ou pour enfants. Ont ensuite été mesurés les niveaux de 35 produits chimiques différents, rejetés notamment par la fumée de cigarette, comme le benzène et le formaldéhyde, cancérigènes avérés.

Résultat: les vêtements, les cheveux, ou l’haleine des fumeurs présents dans la salle semblent avoir provoqué une contamination résiduelle en libérant des particules toxiques.

Du poison invisible

Fait intéressant relevé par les chercheurs: le pic de contamination de l’air survient lorsque les personnes s’installent dans leur siège ou se lèvent pour partir. Un constat qui suggère que les particules présentes sur le fumeur sont volatiles, et restent en suspension ou se déposent sur d’autres surfaces.

Pour mesurer les conséquences de cette exposition et son impact exact sur la santé, les choses sont cependant plus compliquées. «Alors que les effets du tabagisme passif sont bien documentés, les travaux sur la fumée tertiaire sont plus récents, et les études assez limitées», constate la Dre Isabelle Jacot Sadowski, médecin agréée au Centre Unisanté de Lausanne. De nombreux biais peuvent survenir concernant, par exemple, l’origine exacte des particules libérées. «Il est extrêmement difficile de séparer l’effet de cette fumée tertiaire d’autres expositions comme le tabagisme secondaire ou la pollution atmosphérique, qui contient aussi ces particules, note ainsi la Dre Nancy B. Hopf, responsable de l’Unité Sciences de l’exposition au Centre Unisanté. En conséquence, mesurer son impact sur la santé est délicat.»

Difficile d’affirmer qu’une simple odeur de cigarette est dangereuse. Si certains toxiques peuvent être inhalés via cette exposition tertiaire, leur impact sur la santé d’un individu dépend de plusieurs paramètres. «Il y a trois facteurs principaux qui doivent être pris en compte dans la mesure du risque: l’intensité, la fréquence et la durée de l’exposition, explique Dre Nancy B. Hopf. Si on est en présence chaque jour, plusieurs heures, d’un mélange de substances toxiques, alors la dose d’exposition sera d’autant plus élevée.»

Entre une et dix cigarettes par film

À partir de leurs résultats, et pour mesurer l’impact concret de la contamination, les auteurs de l’étude ont converti cette exposition à la fumée tertiaire en équivalent tabagisme. Ainsi, respirer l’air de la salle de cinéma exposait les spectateurs à l’équivalent d’une à dix cigarettes, selon les substances. Des disparités ont été relevées selon les projections. Les spectateurs du film pour adultes, où probablement plus de fumeurs étaient présents, ayant été davantage exposés. Pour le seul 2,5-diméthylfurane par exemple, composé organique volatile (COV) spécifique à la fumée de cigarette, la quantité mesurée représentait en moyenne 2,5 cigarettes inhalées lors de la projection adulte, et 0,25 cigarette lors de la projection familiale. «Si vous êtes fumeur, cette exposition supplémentaire est anecdotique, souligne la Dre Nancy B. Hopf. En revanche, si vous n’est pas fumeur, elle peut être significative.»

Pas de «petit» tabagisme

Qu’il soit visible ou non, le tabac n’est pas sans conséquences. Plus on est exposé, plus le danger est élevé. Ainsi, le risque de cancer pulmonaire est multiplié par 1,2 chez ceux exposés à la fumée de cigarette régulièrement (tabagisme passif), et par 10 à 20 chez les fumeurs. «Même les « petits » fumeurs ou fumeurs irréguliers sont exposés à des risques importants», rappelle le Pr Jean-Paul Humair, directeur du CIPRET-Genève (Centre d’information et de prévention du tabagisme) et médecin adjoint aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). En effet, fumer entre une et cinq cigarettes par jour provoque déjà un impact sur la santé. «Dès le moment où l’on fume quotidiennement, on voit les risques de maladies dues au tabac qui augmentent, poursuit l’expert. Le risque augmente de manière plutôt linéaire jusqu’à une dizaine de cigarettes par jour, puis l’augmentation est exponentielle au-delà de quinze».

Le tabagisme est clairement établi comme cause de nombreuses maladies telles que l’infarctus, l’accident vasculaire cérébral (AVC), certains cancers, ou encore la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). «Tout cela est aussi très dépendant de la durée du tabagisme, davantage encore que la quantité, note le Dr Humair. La combinaison de ces deux facteurs va déterminer le risque pour chaque individu».

Le risque cardiovasculaire diminue dès le premier jour d’arrêt du tabac

Chez le fumeur, le tabac entraîne des altérations génétiques dans les cellules pulmonaires, susceptibles d’évoluer en cancer. Mais selon une étude britannique parue dans la revue scientifique Nature en janvier dernier, des cellules saines auraient la capacité de se «régénérer» après l’arrêt du tabac, pour remplacer les cellules endommagées dans la muqueuse des voies respiratoires. «Ces résultats montrant une certaine réversibilité sont encourageants et apportent des connaissances supplémentaires sur les bénéfices de l’arrêt du tabac», explique la Dre Isabelle Jacot Sadowski, médecin agréée au Centre Unisanté.

En observant les génomes des cellules épithéliales qui recouvrent les bronches de différents individus, les chercheurs ont constaté qu’alors que les fumeurs possédaient seulement entre 4 et 10% de cellules saines, les anciens fumeurs en avaient recouvré jusqu’à 40%.

Chez des fumeurs sans bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) (qui se caractérise par un emphysème et une bronchite chronique), «l’inflammation au niveau des bronches peut se résorber rapidement et la fonction des bronches redevient normale en quelques mois, ajoute le Dr Jean-Paul Humair. Mais la destruction des alvéoles pulmonaires, liée à la BPCO par exemple, n’est pas réversible».

Quant au cancer du poumon, le risque chez les ex-fumeurs diminue rapidement mais n’atteint pas exactement le niveau d’un non-fumeur. «Même 15 ans après l’arrêt, il reste un tout petit excès de risque, explique le Dr Jean-Paul Humair. Pour les autres cancers il faut en moyenne dix ans pour revenir au risque du non-fumeur».

En revanche, pour les maladies cardio-vasculaires, la récupération est beaucoup plus rapide. Le risque diminue en effet dès le premier jour et baisse de 50% dans la première année après le sevrage. Après cinq ans, il est identique à celui d’un non-fumeur.

Il n’est donc jamais trop tard pour arrêter de fumer… mais le plus rapidement est le mieux!

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Paru dans Le Matin Dimanche le 14/06/2020.


Première apparition