vendredi , 11 décembre 2020
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Un peu de gens, un peu de sorties, un peu de Noël… Peut-on vivre à moitié ?


Faut-il se plaindre d’un déconfinement qui ne l’est qu’à moitié ? Après tout, nous pouvons flirter avec la limite des vingt kilomètres, arpenter les magasins et « tricher » (la grande mode de ce confinement saison 2). Il serait inconvenant de soupirer une énième fois. Mais comment garder la face et le sourire dans un quotidien « ni fait ni à faire » ? Le confinement – premier – avait le mérite de nous cloîtrer chez nous ; les limites étaient claires. Aujourd’hui, il nous faut apprendre à vivre « en partie » : pas de dîner au restaurant, pas de week-end à l’étranger, mais la possibilité (actuelle ou imminente) de voir « un peu » de gens, de profiter « un peu » des fêtes, de sortir « un peu » de chez soi. Alors on s’agrippe à ces morceaux de vie, on accuse une frustration parfois grandissante et envahissante, et on emploie les termes de « liberté conditionnelle » en riant désespérément. Mais sommes-nous capables de nous accommoder de tous ces « un peu » ? Notre esprit et nos habitudes sont-elles aptes à se modeler à ce nouveau mode de vie ? Profiter d’une multitude de « un peu » revient-il à vivre « beaucoup » ? Aurions-nous raison, à l’inverse, de nous enfermer à double-tour à la maison en évitant de grignoter les minces espaces de liberté qui nous sont accordés (au moins tu sais pourquoi tu pleures) ? Eléments de réponses et pistes (joyeuses) avec le Pr Michel Lejoyeux, auteur du livre « Les 4 temps de la renaissance » (éd. JC Lattès), un titre à propos, car renaître dans une vie aux contours nouveaux, n’est-ce pas notre plus grande problématique ?

Entre le noir et blanc, personne ne cherche le gris

Par souci de simplicité et pour une lecture plus aisée de nos émotions, nos caractères et nos relations, nous avons tendance à fonctionner selon la théorie du « tout noir ou tout blanc ». Une pensée dichotomique qui nous pousse à décréter que nous sommes « complètement heureux » ou « complètement malheureux » ou que cette soirée était « géniale » ou « ratée ». Le Pr Michel Lejoyeux parle quant à lui de « pensée absolutiste », terme qui se réfère aux régimes monarchiques mais qui dans le domaine psy signifie que nous usons d’une pensée polarisée. « Les individus qui fonctionnent de la sorte sont les plus impactés par la situation actuelle et cette vie de moitié, qui nous obligent à abandonner cette pensée absolue », développe le psychiatre. En somme, si nous n’avons pas l’habitude de nuancer le décor et les évènements, nous avons davantage de mal à nous contenter de ces « un peu » qui habillent aujourd’hui notre quotidien.

Mais à quoi ressemble la pensée dichotomique quand elle pénètre nos comportements ? « On va parler de perfectionnisme et d’intolérance à l’incertitude », explique le Pr Lejoyeux. Partant, la pensée du « tout ou rien » se traduit dans le comportement par un besoin de perfection, de propreté, de clarté. Quand on est du genre à penser que ce moment entre amis est soit une réussite soit un échec, nous sommes soumis à un désir de tout contrôler (pour réussir) ou soumis à une immense déception (quand la réussite n’est pas au rendez-vous). En pleine pandémie et face aux libertés restreintes, cela signifie que nous peinons à naviguer dans une vie « un peu » sympa, qui ressemble à une chambre mal rangée, au potentiel accueillant mais à l’allure désagréable. Pour remédier à ce réflexe qui nous laisse penser qu’il vaut mieux être « totalement confiné » ou « totalement déconfiné », intégrons davantage de « et » dans notre vocabulaire. Et si je pouvais être « gentil et méchant », « confiné et déconfiné » ? Et si la vie, présentement, était à la fois sympa et chiante ? Refaire sa patouille, son mélange, intégrer du gris dans le tableau, c’est apprendre à supporter cet entre-deux plus ou moins inconfortable à chacun.

Multiplier les « un peu » permet-il de vivre beaucoup ?

La situation actuelle nous prive, nous bride, nous empêche. Ne serait-on pas en train de nous tendre une cuillère de mousse au chocolat mais de nous en cacher le pot ? Pour apprivoiser la frustration, nous pourrions ouvrir la bouche et multiplier les cuillères, et même apprendre la pleine conscience pour agiter joyeusement nos papilles à chaque bouchée (ça s’appelle « en profiter »). Alors oui à la multiplication des « petites » soirées, des « petites » balades et des « petites » sorties, pour que bout à bout, nous vivions « beaucoup » ? Pour Michel Lejoyeux, il est dommage d’évaluer de manière quantitative son existence : « Sait-on vraiment ce que signifie aimer beaucoup, vivre beaucoup ? Non. Ce que l’on peut apprendre de tous ces « un peu « , c’est justement la nécessité de sortir de la quantité ». Reste finalement à supprimer les « un peu » de son vocabulaire, mais aussi les « beaucoup » : en sortant du constat incessant d’une vie frustrée et frustrante, rythmée de « petits » moments additionnés, on fait le pari de vivre réellement et plus intensément. Mais pour cela, il est également préférable de ne pas chercher à tout prix à « vivre pleinement » les brefs moments de liberté, ce qui reviendrait, en d’autres mots, à savourer l’instant présent : « A des contraintes extérieures, n’ajoutons pas une contrainte intérieure. Choisissons plutôt d’improviser. Chercher à profiter du moment présent est un facteur de stress », conclut le psychiatre.

Seulement, goûter à des morceaux de vie est parfois plus difficile que de ne pas y toucher. Il suffit d’apercevoir un ami cinq minutes pour constater que la séparation est plus ardue et que la solitude, de retour chez soi, plus prégnante. De quoi en conclure qu’il est préférable de rester tranquillement dans son coin en attendant le retour d’une liberté sans frontière. « Le confinement nous rend plus casanier et revoir du monde peut demander des efforts », observe Michel Lejoyeux, qui ajoute que « tout dépend de la nature des relations ». En effet, il est plus compliqué de fréquenter son partenaire par intermittence qu’une vague connaissance avec qui les alternances de proximité-éloignement seront plus tolérables. Mais c’est à chaque individu de mesurer la part de satisfaction et de frustration : de ces deux poids, qui prend le dessus ? Vaut-il mieux éviter de croiser quelqu’un, ou partir du principe que ce maigre instant en bonne compagnie sera rassérénant ? « On ne peut pas réponde à un stress collectif par une psychologie collectiviste », rappelle le Professeur qui insiste pour dire que « on ne sortira de cette période compliquée qu’en personnalisant les comportements ».

Vivre « un peu » n’est pas l’occasion de ralentir mais plutôt celle de projeter un futur plus dense

« Philosophiquement et médicalement, je ne suis pas pour positiver les épreuves », pose le Pr Lejoyeux. Ou comment, finalement, tenter de transformer les « un peu » en une bonne nouvelle n’est pas la solution adéquate à notre mieux-être. Considérer que le confinement, le couvre-feu et les restrictions gouvernementales sont une bonne occasion de ralentir ajoute de la pression : il faudrait saisir l’occasion de prendre du temps pour soi. Seulement, on a le droit de trouver ça compliqué. « Il faut à la fois accepter le caractère traumatique du moment – le Covid-19 est une catastrophe, et se rappeler que l’on possède des capacités de résilience », explique le Pr Lejoyeux. Ainsi, si « vivre en partie » n’a rien de jouissif, inutile de chercher le revers épanouissement d’une médaille difficile à porter. L’idée serait plutôt, d’après l’expert, de prendre la réalité comme elle est malgré ses défauts et ses complications, et de relativiser cette vie « ni faite ni à faire », au risque de plonger dans le déni.

Pour aller plus loin, et s’il nous fallait mieux exploiter ces « un peu », essayons plutôt de considérer cette vie en demi-teinte comme un référentiel : parce que nous ne vivons qu’à moitié, projetons une vie prochainement remplie. « Dans tout ce que l’on vit au présent, il y a un part d’anticipation », explique le Pr Michel Lejoyeux. Voyez : vous lisez cet article et pensez peut-être à ce que vous allez dîner tout à l’heure, ou, mieux, aux conseils que vous extrairez de ce papier. Ce qui veut dire que le futur est dans l’instant, et que plus nos anticipations sont positives, plus notre présent se porte bien. « Les informations que nous recevons sur le vaccin vont nous apporter une meilleure tolérance à tous ces « un peu » », parie le psychiatre. Devons-nous davantage suivre l’actualité ? Pas forcément. Mais retenons que s’entraîner à percevoir un futur rempli est salvateur. « Quand on rêve, le cerveau vit le rêve. Celles et ceux qui ont la capacité à anticiper l’avenir de manière positive font du bien à leur cerveau », rassure le Professeur. Alors tentons de troquer nos plaintes d’une vie en jachère contre de chouettes projections. Autrement dit, tant que le verre est à moitié rempli, regardons-le à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.


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