mercredi , 27 mai 2020
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Vivre en montagne n’est peut-être pas bon pour le moral

Vivre en montagne, bon pour le corps mais pas pour la tête? Un nombre croissant d’études montre que vivre en altitude est associé à un risque accru de dépression, d’anxiété et de passage à l’acte suicidaire. L’une des plus récentes, publiée en 2019 dans la revue International Review of Psychiatry, a été réalisée dans les montagnes rocheuses de l’Ouest américain, région réputée pour être l’une des plus prospères des États-Unis, mais aussi l’une de celles où l’on enregistre le taux de suicide le plus élevé.

Les chercheurs constatent une tendance similaire dans les États voisins, à savoir le Colorado, l’Idaho, le Montana, le Nevada, le Nouveau-Mexique et le Wyoming, d’où l’utilisation de l’expression suicide belt (la ceinture du suicide) pour désigner cette région qui attire pourtant de nombreux touristes en raison de ses magnifiques panoramas. Ce curieux phénomène américain suscite un certain intérêt dans la communauté scientifique depuis le début des années 2000, tandis que des observations similaires ont été faites en Espagne, en Corée du Sud et en Autriche, notamment.

Une autre étude, publiée en 2019 par Perry Renshaw, chercheur en neurologie à l’Université de l’Utah, établit une corrélation entre l’altitude moyenne d’un État et le nombre de suicides enregistrés sur son territoire. «Si vous n’êtes pas déjà déprimé, ce ne sera pas un gros problème, mais pour la personne qui est déjà modérément déprimée, cela peut faire une différence et avoir un impact sur le risque de suicide», affirme le psychiatre Brent Krious, coauteur de l’étude.

Et nul besoin de monter bien haut: «Ces observations ont été faites à des altitudes relativement modérées, soit vers 1000 mètres déjà», précise Bengt Kayser, directeur de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (ISSUL). En effet, Perry Renshaw et ses collègues ont noté un doublement de la prévalence du suicide entre les régions qui ne dépassent pas les 600 mètres d’altitude et celles qui se situent aux alentours de 1200-1500 mètres. Une recherche publiée en 2010 par l’Université Case Western Reserve, à Cleveland (Ohio), fixe à environ 900 mètres d’altitude le point à partir duquel les taux de suicide commencent à augmenter. La hausse du risque suicidaire pourrait s’élever à 30%, selon Renshaw.

L’explication tiendrait au fait que l’oxygène se raréfie en altitude. Or, le cerveau est très sensible au manque d’oxygénation. On sait depuis longtemps que cette hypoxie peut provoquer, chez les personnes qui ne sont pas suffisamment acclimatées, des maux de tête et des nausées qui préfigurent un syndrome de détresse physique connu sous le nom de « mal des montagnes ». Toutefois, les scientifiques ne s’étaient jusqu’ici pas encore vraiment intéressés à l’éventuel impact de l’hypoxie sur le psychisme. En l’occurrence, celle-ci pourrait affecter la production de sérotonine, une hormone agissant sur la régulation de l’humeur.

«Ce qui est étonnant, c’est que l’altitude est globalement bénéfique pour l’organisme, relève Bengt Kayser. On voit des effets positifs et préventifs sur une quantité de facteurs tels que les maladies cardiovasculaires et le surpoids, par exemple. Et puis il y a ce potentiel impact négatif sur l’humeur que l’on ne parvient pas encore à cerner.» La chose est d’autant plus intrigante que les vacances en montagne sont généralement bienfaisantes: «Oui, mais c’est probablement parce qu’il s’agit d’une parenthèse; on est en famille ou entre copains, il y a une bonne ambiance, il fait beau… Passer un week-end en montagne, c’est bon pour le moral, mais y habiter, c’est moins sûr!»

Pour connaître le fin mot de l’histoire, il faudrait être sûr d’avoir écarté les éventuels biais. Dans l’Ouest américain, les effets du chômage, de la pauvreté et de la circulation des armes à feu (qui contraste avec l’accessibilité relative des soins psychiatriques) pourraient avoir été insuffisamment pris en considération, même si ces paramètres ont effectivement été intégrés dans la donne. «Les études ne sont donc pas concluantes et appellent à des recherches complémentaires», estime Bengt Kayser.

En attendant, ces travaux n’ont pas manqué de susciter des réactions dans la communauté montagnarde. «Les gens nous envoient des courriers électroniques disant qu’ils comprennent enfin ce qui leur arrive», confie la chercheuse et psychiatre Shami Kanekar, coauteure de plusieurs études avec Perry Renshaw. La conscience du problème aurait notamment permis à certaines expéditions de faire face à des cas de dépression en organisant un approvisionnement en oxygène. En outre, une perspective s’ouvre pour un traitement médicamenteux qui reste à déterminer, les antidépresseurs classiques n’étant apparemment pas très efficaces contre le «blues des montagnes». Mais il faudra du temps pour mettre au point cette solution thérapeutique, selon Shami Kanekar.


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