vendredi , 11 décembre 2020
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Jean Le Cam, le sauveteur extrême du Vendée Globe – Vendée Globe


Le marin breton a secouru Kevin Escoffier, naufragé après la casse de son bateau dans l’Atlantique Sud. Il avait lui-même été sauvé en 2009 par un autre concurrent.

C’est la folle histoire de ce début de Vendée Globe. Un marin sauvé lors d’une édition précédente qui renvoie l’ascenseur en secourant un autre navigateur. Onze ans séparent le premier épisode vécu le 6 janvier 2009 du second réglé aux premières heures lugubres de ce mardi 1er décembre 2020. Avec, au cœur de l’intrigue, un certain Jean Le Cam. Le doyen de ce tour du monde, qui après avoir perdu le bout de sa quille lors du Vendée Globe 2008-2009 et passé quatorze heures à l’intérieur de son voilier retourné sans pouvoir donner de nouvelles, avait été récupéré au large du cap Horn par Vincent Riou, skipper du bateau PRB. Vainqueur de l’édition précédente du tour du monde en 2005, en devançant Le Cam de six heures, Riou avait sauvé la vie de son dauphin, puis, dans la foulée, perdu son mât touché dans le sauvetage… 

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Onze plus tard, donc, Jean Le Cam a réussi à son tour à secourir Kevin Escoffier, lui aussi navigateur d’un bateau PRB, au terme d’une nuit de recherche et d’angoisse. Le Malouin de 40 ans aurait pu plus mal tomber. Aussi bien pour les compétences de son sauveteur que pour la qualité de l’ambiance à bord du bateau qui l’a recueilli. « Il est tombé sur une bonne maison », a rigolé Le Cam, heureux de ce dénouement sans drame après avoir vécu la terrible réalité d’apercevoir son jeune concurrent à son arrivée sur la zone puis de le perdre de vue dans les vagues de cinq mètres déferlant dans l’Atlantique Sud, au sud-ouest des côtes sud-africaines.

« Je devais être à deux heures de PRB, donc j’étais le plus proche, raconta le « Roi Jean », son surnom depuis sa troisième victoire dans la Solitaire du Figaro, après avoir récupéré son visiteur de l’océan. Je me rends à la position où la balise disait que le bateau était en détresse. J’arrive sur zone, et je vois Kevin dans son radeau. Impeccable. Je lui ai dit “je reviens, on ne va pas faire n’importe quoi”. J’avais deux ris dans la grand-voile, avec 30-32 nœuds, et, avec la mer qu’il y avait, c’était pas fastoche pour manœuvrer. Je reviens là où je l’avais quitté… Et là, plus personne. »

«Tu passes du désespoir au truc de dingue»

Jean Le Cam

Il en faut plus pour désarçonner un marin expérimenté et opiniâtre comme Jean Le Cam, 61 ans, et une cinquième participation au Vendée Globe en cours. « Je suis revenu 5-6 fois. Je me dis “tu restes en stand-by et tu attends le jour”. Et je me suis dit que la lumière (d’une lampe de poche) ça se voit mieux la nuit que le jour. Un moment, j’étais débout sur le pont et je vois un flash. En fait c’est pas un flash, c’est une lumière qui apparaît dans une vague. Une apparition. Je dis “c’est pas vrai”. Et je continue et plus je continue et plus il y avait d’apparitions. Et puis là, tu te dis, c’est bon. Tu passes du désespoir au truc de dingue. Je me mets au vent. Je vois Kevin, je lui dis “on le fait tout de suite, je ne reviens pas”. Je lui balance la bouée rouge, l’espèce de banane. Et il arrive à l’avoir. Au final on a réussi. Et là, c’est le bonheur. »

À ses côtés à bord du bateau Yes We Cam !, Kevin Escoffier navigua mardi matin entre sourires et larmes. Après d’interminables heures à patienter dans son minuscule radeau de survie, épuisé nerveusement, il dévoila les circonstances de son avarie qui entraîna son monocoque 60 pieds au fond de l’océan : « Vous voyez les films sur les naufrages ?, c’était pareil en pire… Le bateau s’est replié sur lui-même dans une vague à 27 nœuds. J’ai entendu un crac mais honnêtement, il n’y avait pas besoin du bruit pour comprendre. J’ai regardé l’étrave, elle était à 90 degrés. En quelques secondes, il y avait de l’eau partout. L’arrière du bateau était sous l’eau et l’étrave pointait vers le ciel. Le bateau s’est cassé en deux en avant de la cloison de mât. Il s’est comme replié… Entre le moment où j’étais sur le pont en train de régler les voiles et le moment où je me suis retrouvé en TPS (la combinaison de survie), il s’est passé même pas deux minutes. Ça a été d’une rapidité extrême. »

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Très apprécié du grand public, Jean Le Cam va voir sa cote de popularité assurément exploser après ce sauvetage de l’extrême réussi et faisant honneur à la solidarité des hommes en mer. Auteur d’un magnifique début de course sur son vieux bateau de 2007 non équipé de foils, il avait stupéfié le reste de la flotte en résistant aux assauts des foilers de dernière génération et en campant près d’une semaine en tête, avant de descendre du podium à la sortie de l’anticyclone de Sainte-Hélène. Fidèle à sa tradition, il avait fait rigoler les passionnés du Vendée Globe en comparant son bateau à une 4L sans ailes et en dégustant un cassoulet juste avant le passage d’une tempête. Muni d’un budget riquiqui de 700 000 euros, « soit à peu près le prix d’une paire de foils » pour les écuries à gros budget, il s’était élancé avec envie des Sables-d’Olonne pour une cinquième participation, évidente à ses yeux. « Être au départ avec un bateau abouti, c’est déjà une victoire. Alors, je suis bien avec mon bateau sans foils, même si on vit une époque formidable », nous confiait-il avant le départ.

« Je ne suis pas encore mort »

Jean Le Cam

Personnage truculent capable de faire rire avec des phrases de deux mots, comme avec des formules interminables, mais souvent pleines de bon sens, ce marin à l’ancienne demeure une figure inégalée du Vendée Globe. Et un navigateur unique, qui a barré tous les types de bateaux, à une, deux ou trois coques. Aussi doué pour décrypter le ciel, que pour boire une bière ou bricoler une pièce essentielle afin de sauver sa course. Un Breton dur au mal et aux antipodes de la nouvelle génération d’ingénieurs qui règne désormais au sommet de la course au large. « Papi » fait mieux que de la résistance. Il démontre qu’un soixantenaire peut croire en ses rêves les plus fous. Et endiablés. « Je ne suis pas encore mort », s’exclamait-il avant de quitter Anne, sa femme et soutien numéro un, pour tenter de boucler le tour du monde en moins de 80 jours : son objectif, après sa deuxième place en 2005, puis ses cinquième et sixième places lors des deux éditions suivant son sauvetage par Vincent Riou. Que ses (nombreux) supporteurs se rassurent, le temps pris pour sauver Kevin Escoffier lui sera comptabilisé et rendu par le jury de la course. Un podium n’est pas impossible pour le triple vainqueur de la Solitaire si les bateaux à foils continuent les uns après les autres de casser.

Inoxydable, Jean Le Cam a repris sa route vers le Grand Sud en attendant de pouvoir confier son naufragé autour du 7 décembre à un navire de la Marine Nationale croisant dans les parages des îles Kerguelen. Le plus dur est à venir pour lui comme pour les autres rescapés, dans cet océan Indien réputé pour ses flèches empoisonnées puis ce Pacifique qui n’en a que le nom. Il le sait. Mais il aime trop « le côté humain » du Vendée Globe pour résister à l’appel du large.


Première apparition