jeudi , 21 février 2019
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Violences policières: le vrai du faux décrypté par des chercheurs

Violences policières: le vrai du faux décrypté par des chercheurs

POLITIQUE – Depuis le début des manifestations, il apparaît clairement que le gouvernement et les gilets jaunes n’arrivent plus à se parler. Encore moins à se comprendre. Et la dernière petite phrase de Christophe Castaner sur les violences policières n’a rien arrangé.

En affirmant ne connaitre « aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué un manifestant », le ministre de l’Intérieur a donné l’impression aux gilets jaunes de nier les dizaines de témoignages recensés sur les réseaux sociaux depuis le début de la contestation. Les images sont pourtant frappantes: on y voit des personnes ensanglantées, la mâchoire touchée par des tirs de « LBD40 », le remplaçant décrié du flashball, ou encore des vidéos montrant des interpellations on-ne-peut-plus musclées.

Faire la part des choses sur les violences policières n’est pas aisée. Après tout, la « violence légitime » est à la base de l’Etat de droit dans lequel nous vivons. Mais celle-ci doit être proportionnée et opportune, rendue nécessaire par la situation, comme l’a d’ailleurs récemment rappelé le patron de la police nationale dans une note interne distribuée à ses troupes. On parle donc ici de violences policières illégitimes. Le 4Suisse fait le point sur ce que l’on sait de ces comportements, leurs causes et les solutions pour sortir de ce cercle vicieux.

Quel est le bilan ?

C’est un premier problème, difficile d’avoir des chiffres clairs. Rien que sur les blessés, le gouvernement n’a pas communiqué d’information détaillée officielle. Interrogé par Libération, le ministère de l’Intérieur évoque une cinquantaine de blessés graves depuis le début des manifestations des gilets jaunes. Le quotidien, via son propre décompte, évoque lui 93 personnes gravement blessées. 69 affirment avoir été touchés par un tir de LBD40. 14 ont perdu un oeil, toujours selon le décompte de Libération. David Dufresne, journaliste spécialisé qui rapporte sur Twitter toutes les images de violences policières, évoque lui « entre 80 et 90 blessés graves ».

Mais peut-on parler de violences policières, ou d’usage proportionnée de la force face à des manifestants violents? D’après Le Monde, la police des polices, l’IGPN, a reçu 207 signalements depuis le début du mouvement. 71 enquêtes judiciaires ont été ouvertes.

Mais même ces chiffres ne suffisent pas. « Il ne peut pas y avoir de chiffres claires, car si la préfecture donne des chiffres, c’est que tous les blessés se seraient déclarés », rappelle Christian Mouhanna, chercheur au CNRS et directeur adjoint du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).

La police équipée « d’armes de guerre »?

Dans le viseur des gilets jaunes, notamment, le LBD40. Ce lanceur de balles en caoutchouc est le remplaçant du flashball. On le voit parfois décrit sur les réseaux sociaux comme une « arme de guerre ». La réalité est bien plus nuancée. Dans un article du Parisien, le président de la société flash-ball (très critique envers le LBD) affirme que c’est un « calibre de guerre »‘. Certes, avec sa balle de 40mm de diamètre, l’arme peut tomber dans la catégorie « calibre de guerre ». Sauf que le diamètre d’une balle de flash-ball est de 44mm également. Et, surtout, dans les deux cas, l’arme est considérée comme non-létale.

Cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas problématique. Car le LBD40 est normalement fait pour de longues distances. Il est interdit aux policiers de viser la tête ou de se servir de l’arme à trop courte distance. C’est quand la tête est touchée, qui plus est à courte distance, que les blessures peuvent être les plus graves.

« Ces armes sont censées être non létales, mais de ce fait sont trop facilement utilisées. Cela entraîne des blessures d’une violence extrême », explique Christian Mouhanna. Et de rappeler qu’ironiquement, les lanceurs de balle de défense ont été inventées pour diminuer l’usage des armes à feu… par la police américaine. A l’inverse, en France, les armes à balles réelles sont très peu utilisées depuis des décennies.

« Longtemps la police nous a expliqué que c’était un problème de précision des armes. C’est faux aujourd’hui avec le LBD. Le défenseur des droits a d’ailleurs recommandé en 2017 son interdiction, » rappelle le sociologue Christian Mouhanna. Des propos partagés par David Dufresne:

Le directeur général de la police nationale a encore rappelé ce mercredi 16 janvier aux forces de l’ordre « de veiller rigoureusement au respect des conditions opérationnelles », notamment sur le respect des distances et des zones visées.

La violence des deux côtés, plus forte qu’avant?

C’est un argument repris par les deux camps. Le gouvernement dénonce des manifestations d’une violence rare. Les gilets jaunes évoquent des violences policières de plus en plus fortes. La sociologue Isabelle Sommier estime dans Libération que les manifestants sont aujourd’hui plus violents. Et de citer un chiffre: seules 5% des manifestations étaient violentes dans les années 80-90.

« Des groupuscules, il y en a toujours eu. En 1977, on a cherché à mettre en place une loi anti-casseurs. En mai 68, la violence était très forte et la policer sous-équipée », pondère Christian Mouhanna. Et de rappeler que le mouvement contre la loi Travail, ou encore les manifestations lycéennes du printemps dernier, ont été marquées par une répression policière « très dure ».

« La différence aujourd’hui, c’est que les ‘casseurs’ s’attaquent à des quartiers peu habituels, où la police est peu habituée à gérer les manifestations dans ces zones. Dans ces grandes avenues, on est obligé de déployer énormément de CRS, ce n’est pas facile », estime le sociologue.

L’autre grande différence, c’est que le mouvement des gilets jaunes n’est pas structuré. Pas de chef, pas d’organisation, peu de manifestations déclarées, des fausses annonces (comme pour Versailles en décembre)… « Quand vous n’avez pas de responsables, de leaders, on ne peut pas négocier. Il n’y a pas non plus d’encadrement, de service d’ordre », rappelle Christian Mouhanna.

Le rôle de l’Etat

Pour beaucoup de sociologues, les violences policières illégitimes sont le résultat d’un manque de négociation entre manifestants et police. Qui est elle-même un résultat du comportement du gouvernement, même si l’absence d’organisation des gilets jaunes n’arrange rien.

« Depuis la loi Travail, on discerne une stratégie politique en terme d’utilisation de la police qui n’est pas très claire. D’une part, on n’interdit pas totalement les mouvements sociaux, mais en même temps on trouve que cette opposition est inutile et qu’il faut la faire rentrer dans le rang, comme lors des manifestations écologiques de la COP21, malgré le contexte terroriste », explique Christian Mouhanna.

« La crise des gilets jaunes s’inscrit dans ce contexte. On a un gouvernement qui a utilisé une rhétorique visant à dire que ça pouvait être dangereux d’aller manifester. Les gens ne se sentent pas écoutés et on a une instrumentalisation de la police pour ne pas négocier », estime le sociologue.

L’historien Vincent Denis note lui dans The Conversation que la situation a notamment évolué dans les années 2000, quand la doctrine de maintien de l’ordre s’est mise à la lutte contre les « violences urbaines », soit les émeutes des banlieues, avec des unités plus offensives. « Tout cela tend à brouiller les frontières entre encadrement des manifestations et police des ‘violences urbaines’. De telles interventions, perçues comme un usage indiscriminé de la force, ne manquent pas de générer des phénomènes de solidarisation des manifestants et de nouvelles violences », estime-t-il.

Dans une tribune au Monde publiée en 2016, les chercheurs Olivier Fillieule et Fabien Jobard rappellaient qu’en Allemagne et dans de nombreux pays européens, la doctrine de maintien de l’ordre a changé et s’appelle « dé-escalade ». « Elle vise la recherche de la minimisation des violences collatérales, inutiles ou dangereuses, et le dialogue permanent avec la foule », écrivent-ils. Et de préciser:

Autre spécificité française, affirme Fabien Jobard, interrogé en décembre par Le Monde: une « immixtion du politique dans la conduite des forces policières ».

Cette french touch du maitien de l’ordre entraîne de fait une escalade des deux côtés. Amplifiée par un autre phénomène: les CRS (30.000) ne sont pas assez nombreux par rapport au dispositif mis en place par le ministère de l’Intérieur (80.000 policiers et gendarmes). Conséquence, selon le journaliste David Dufresne, deux tiers des forces de l’ordre qui gèrent les gilets jaunes ne sont pas formés à cet exercice.

Un constat partagé par la sociologue Isabelle Sommier: « l’ampleur de la répression actuelle me frappe, avec le recours à toutes les forces disponibles, y compris celles qui ne sont pas formées à l’exercice et d’ailleurs pour la plupart responsables des faits de violence ».





Retrouvez cet article sur : https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/16/violences-policieres-le-vrai-du-faux-decrypte-par-des-chercheurs_a_23644000/

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